Notre avenir à tous - Rapport Brundtland/Chapitre 9

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Chapitre 9

Le défi urbain




Introduction

À la fin du siècle, presque la moitié de la population mondiale vivra dans des agglomérations urbaines, petites villes ou mégapoles immenses (1). Le système économique mondial s’urbanise de plus en plus avec des réseaux de communication, de production et d’échanges qui s’interpénètrent (2). Ce système, avec ses courants d’information, constitue l’ossature du développement national. Le destin d’une ville dépend essentiellement de la place qu’elle occupe dans le tissu urbain, national et international. Il en est de même du destin de l’arrière-pays, avec son agriculture, ses forêts et ses industries extractives, dont dépendent les agglomérations urbaines.

Dans de nombreuses nations, certains types d’industrie et d’entreprises de services se créent maintenant dans des régions rurales. Mais elles bénéficient d’une infrastructure et de services de haute qualité, et de systèmes perfectionnés de télécommunications, de telle sorte que leurs activités s’intègrent au tissu industriel-urbain de la nation (et du monde). En réalité, c’est la campagne qui « s’urbanise ».

I. La croissance des villes

Nous sommes au siècle de la « révolution urbaine ». Pendant les 35 années qui se sont écoulées depuis 1950, la population des villes a presque triplé, soit une augmentation de 1,25 milliard. Dans les régions les plus développées, elle a presque doublé, passant de 447 millions à 838 millions. Dans les pays peu développés, elle a quadruplé, passant de 286 millions à 1,14 milliard (voir Tableau 9-1).

En 60 ans seulement, la population urbaine des pays en développement s’est multipliée par dix. Elle était de l’ordre de 100 millions en 1920 et elle approche du milliard en 1980. En même temps, sa population rurale a plus que doublé.

  • En 1940, une personne sur huit seulement vivait dans un centre urbain, contre environ une sur cent dans une ville comptant un million d’habitants ou plus;
  • En 1960, plus d’une personne sur cinq vivait dans un centre urbain et une sur seize dans une ville d’un million d’habitants;
  • En 1980, près d’une personne sur trois habitait en ville et une sur dix dans une ville d’un million d’habitants (3).

La population de nombreuses grandes villes d’Afrique situées au sud du Sahara s’est multipliée par sept entre 1950 et 1980; c’est notamment le cas de Nairobi, de Dar es-Salaam, Nouakchott, Lusaka, Lagos et Kinshasa (4) (voir Tableau 9-2).

Pendant ces mêmes 30 années, la population a triplé ou quadruplé dans de nombreuses villes d’Asie ou d’Amérique latine (par exemple, Séoul, Bagdad, Dacca, Amman, Bombay, Djakarta, Mexico, Manille, Sao Paulo, Bogota et Managua). Dans ces villes, c’est en général l’immigration nette qui a contribué plus largement que l’augmentation naturelle à la croissance démographique au cours des dernières décennies.

Dans de nombreux pays en développement, les villes ont donc grandi bien au-delà de ce que l’on pouvait imaginer il y a quelques décennies – et à une rapidité sans précédent historique (voir Encadré 9-1). Or, certains experts doutent que les pays en développement continuent à s’urbaniser aussi vite qu’au cours des trente à quarante dernières années, ou que les mégalopoles grandissent autant que le prévoient les projections des Nations Unies. Leur argument est que bon nombre des facteurs qui stimulaient le plus puissamment l’organisation rapide dans le passé exercent moins d’influence à l’heure actuelle et que les changements de politiques des gouvernements pourraient diminuer l’attrait comparatif des villes, en particulier des plus grandes, et ralentir le rythme de l’urbanisation.

Le taux de croissance de la population urbaine dans les pays en développement, considérés ensemble, a fléchi – tombant de 5,2 pour cent par an à la fin des années 1950 à 3,4 pour cent dans les années 1980 (5). On s’attend à une nouvelle baisse au cours des prochaines décennies. Néanmoins, si les tendances actuelles se maintiennent, les villes du Tiers Monde pourraient compter trois-quarts de milliard de personnes de plus en l’an 2000. Pendant la même période, la population des villes du monde industriel pourrait augmenter de 111 millions (6).

Ces projections placent nettement le défi urbain dans les pays en développement. Dans l’espace de 15 ans seulement (soit environ 5 500 jours), les pays en développement devront accroître de 65 pour cent leur capacité de créer et de gérer les infrastructures urbaines, les services et les logements indispensables, uniquement pour maintenir la situation actuelle. De plus, dans de nombreux pays, cette tâche doit s’accomplir malgré des difficultés économiques importantes et un climat de grande incertitude, avec des ressources qui diminuent par rapport aux besoins et aux aspirations qui augmentent.

1. La crise urbaine dans le Tiers Monde

Peu d’administrations urbaines des pays en développement disposent des pouvoirs, des ressources et du personnel spécialisé indispensable pour fournir à une population en pleine croissance les terrains, les services et les facilités nécessaires à une vie dans la dignité humaine : eau propre, système d’assainissement, écoles et transport. Il en résulte de nombreuses occupations illégales de terrains avec des installations primitives, une surpopulation croissante et des maladies à l’état endémique dans des milieux insalubres.

Dans la plupart des villes du Tiers Monde, les pressions énormes exercées sur les logements et les services ont dégradé le tissu urbain. La plupart des habitations des pauvres sont décrépies. Les bâtiments publics sont souvent dans un état de délabrement et de ruine avancés. Il en est de même de l’infrastructure essentielle de la ville : les transports publics sont surpeuplés et suremployés, de même que les routes, les autobus et les trains, les gares, les latrines publiques et les endroits que l’on peut utiliser pour le lavage. Les systèmes d’approvisionnement en eau fuient, de telle sorte que la pression de l’eau est basse et que les eaux usées s’infiltrent dans l’eau potable. Une forte proportion de la population d’une ville ne dispose souvent pas d’adduction d’eau, ni d’égout, ni de routes (7).

Les pauvres vivant en ville sont de plus en plus nombreux à souffrir fréquemment des maladies; la plupart d’entre elles sont dues à l’environnement et pourraient être évitées ou éliminées de manière spectaculaire grâce à des investissements relativement restreints (voir encadré 9-2). Certaines maladies existent en général à l’état endémique : maladies respiratoires aiguës, tuberculose, parasites intestinaux et maladies liées à la médiocrité du système d’assainissement et à la contamination de l’eau potable (diarrhée, dysenterie, hépatite et typhoïde); elles constituent l’une des principales causes de maladie et de décès, surtout chez les enfants. Dans certains quartiers de nombreuses villes, les pauvres peuvent s’attendre à voir mourir un enfant sur quatre à cause d’une sous-alimentation grave avant l’âge de cinq ans, ou bien un adulte sur deux à cause de vers intestinaux ou d’infections respiratoires graves.

La pollution de l’atmosphère et de l’eau pourrait sembler s’attaquer moins aux villes du Tiers Monde en raison de leur développement industriel plus restreint. Or, en réalité, dans des centaines de ces villes, la concentration des industries est forte. Les problèmes provoqués par la pollution de l’atmosphère, de l’eau, par la pollution due au bruit et aux déchets solides ont augmenté rapidement et risquent d’avoir des effets dramatiques sur la vie et la santé des habitants des villes, sur leurs économies et leurs emplois. Même dans des villes relativement petites, il suffit qu’une ville ou deux rejettent leurs déchets dans la seule rivière adjacente pour contaminer l’eau que chacun utilise pour boire, se laver et cuisiner. De nombreux taudis et bidonvilles s’entassent près d’industries dangereuses, car personne d’autre ne veut s’y installer. Cette proximité a amplifié les risques que courent les pauvres, et ce phénomène a été démontré par le grand nombre de décès et de souffrances humaines dus à divers accidents industriels survenus récemment.

Le développement physique incontrôlé des villes a également eu des répercussions graves sur l’environnement et l’économie des agglomérations urbaines. Ce phénomène entraîne un coût prohibitif des logements, des routes, de l’approvisionnement en eau, de l’évacuation des eaux usées et des services publics. Bien souvent, les villes sont construites sur les terrains agricoles les plus productifs, et leur croissance désordonnée entraîne la perte inutile de ces terres. Ces pertes sont très graves dans les pays où les terres arables sont limitées, en Égypte, par exemple. En outre, le développement laissé au hasard empiète sur des terres et des paysages naturels qui seraient nécessaires à des parcs urbains et à des zones de loisirs. Lorsqu’un secteur est construit, il est à la fois difficile et coûteux de le remettre en état.

En général, la croissance des villes a souvent précédé l’établissement d’une base économique solide et diversifiée pour soutenir la construction de logements, les infrastructures et les emplois. Dans de nombreux endroits, les problèmes sont liés à la conception inappropriée du développement industriel et au manque de cohérence entre les stratégies du développement agricole et urbain. Les liens entre les économies nationales et les facteurs économiques internationaux ont été discutés dans la partie I du présent rapport. La crise économique mondiale des années 1980 a non seulement provoqué une réduction des revenus, une augmentation du chômage et la suppression de nombreux programmes sociaux; elle a également fait reculer les priorités, déjà faibles, accordées aux problèmes urbains, en augmentant la pénurie chronique de ressources nécessaires à l’édification, l’entretien et la gestion des zones urbaines (9).

2. La situation des villes dans les pays industriels

L’intérêt que la Commission porte à la crise urbaine dans les pays en développement ne doit pas laisser entendre que les villes du monde industriel ne présentent pas une importance capitale pour un développement durable à l’échelle mondiale. Bien au contraire, ces villes représentent une part importante des ressources utilisées dans le monde, de l’énergie consommée et de la pollution de l’environnement produite. Bon nombre d’entre elles sont capables d’aller chercher leurs ressources et leur énergie de terres lointaines, avec des effets démesurés sur les écosystèmes concernés.

L’accent placé sur les villes du Tiers Monde ne signifie pas non plus que les problèmes des villes des pays industrialisés ne sont pas graves. Ils le sont. Nombre d’entre elles sont confrontées à la dégradation de leurs infrastructures et à celle de l’environnement, au dépérissement du centre des villes et à l’effondrement des quartiers. Les chômeurs, les personnes âgées, les minorités raciales et ethniques restent souvent enfermés dans le cercle vicieux de la dégradation et de la misère, car les emplois, les jeunes et les personnes instruites s’éloignent de ces quartiers qui dépérissent. Les administrations municipales doivent souvent faire face à un héritage de logements sociaux médiocrement conçus et entretenus, à des coûts qui augmentent et à des bases d’imposition qui diminuent.

Or, la plupart des pays industriels ont les moyens et les ressources qui leur permettent de s’attaquer au déclin des villes et à la régression économique qui l’accompagne. En effet, bon nombre ont réussi à inverser ces tendances grâce à des politiques éclairées, à une coopération entre les secteurs publics et privés et à des investissements importants en personnel, en institutions et en innovations technologiques (10). Les responsables locaux ont en général les pouvoirs politiques et la crédibilité qui leur permettent de prendre des initiatives, d’évaluer et d’affecter les ressources sous des formes innovatrices qui reflètent des situations locales uniques. Ils sont ainsi en mesure de gérer, de contrôler, d’expérimenter et de diriger le développement urbain. Dans des économies à planification centrale, la possibilité de planifier et d’exécuter des plans de développement urbain a été importante. La priorité accordée aux biens collectifs par rapport à la consommation privée a pu aussi augmenter les ressources au service du développement urbain.

L’environnement physique de nombreuses villes des pays industriels s’est sensiblement amélioré depuis des dizaines d’années. Selon les archives de nombreux centres importants – tels que Londres, Paris, Chicago, Moscou et Melbourne – il n’y a pas si longtemps qu’une partie importante de la population vivait dans une situation désespérée au milieu d’une pollution intense. La situation s’est constamment améliorée au cours du siècle dernier, et la tendance se poursuit, à une cadence qui varie parfois selon les villes et selon les quartiers.

Dans la plupart des zones urbaines, presque tout le monde bénéficie à l’heure actuelle de l’enlèvement des ordures. La qualité de l’air s’est en général améliorée, avec une baisse des émissions de particules et d’oxyde de soufre. Les efforts tendant à rétablir la qualité de l’eau n’ont remporté qu’un succès mitigé à cause de la pollution produite à l’extérieur des villes, notamment les nitrates et autres engrais, ainsi que les pesticides. De nombreuses zones côtières, près des endroits où se déversent les grands collecteurs, sont considérablement détériorées. On s’inquiète de plus en plus de la présence de polluants chimiques dans l’eau potable et de l’incidence des déchets toxiques sur la qualité de la nappe phréatique. En outre, la pollution par le bruit a eu tendance à augmenter.

Les véhicules à moteur ont une grande influence sur l’état de l’environnement dans les villes des pays industrialisés. Un récent ralentissement du taux de croissance du nombre des véhicules, une réglementation plus stricte des émissions des nouveaux véhicules, la distribution d’essence sans plomb, l’amélioration de la qualité des combustibles, de meilleures politiques de gestion de la circulation et l’architecture paysagère sont autant de facteurs qui ont contribué à réduire les impacts de la circulation urbaine.

L’opinion publique a joué un rôle important dans les efforts tendant à améliorer la situation dans les villes. Dans certaines d’entre elles, la pression de l’opinion publique a conduit à l’abandon de très vastes projets d’urbanisation, à l’adoption de projets d’habitation à une échelle plus humaine; cette même pression s’est opposée à la démolition sans discrimination d’édifices existants et de quartiers historiques; elle a fait modifier des projets de construction de voies à grande circulation en ville et a réussi à faire transformer des terrains abandonnés en terrains de jeux.

Les problèmes qui subsistent sont graves, mais ne touchent que des zones relativement limitées, ce qui les rend beaucoup plus faciles à résoudre que ceux du Caire ou de Mexico, par exemple. Certains aspects de la décadence des villes fournissent eux-mêmes l’occasion d’améliorer l’environnement. L’exode des populations et des activités économiques engendre certes de graves difficultés économiques et sociales, mais diminue l’encombrement des villes, permet d’affecter à de nouveaux usages des bâtiments abandonnés, protège les quartiers historiques des villes de la menace de démolitions et de reconstructions spéculatives et contribue au renouveau urbain. La désindustrialisation de ces villes est souvent contrebalancée par la croissance du secteur des services, qui est à l’origine de nouveaux problèmes. Mais cette tendance offre la possibilité d’éloigner des quartiers résidentiels et commerciaux des sources de forte pollution industrielle.

La combinaison de la technologie avancée, d’économies nationales plus vigoureuses et d’une infrastructure institutionnelle développée donne aux villes des pays industriels la possibilité de résister et de trouver un nouvel équilibre. Avec de la souplesse, de l’espace qui donne une marge de manoeuvre et des innovations de la part de la direction locale, il s’agit en fin de compte pour les pays industriels d’un choix politique et social. Les pays en développement ne sont pas dans la même situation; ils ont à résoudre une profonde crise urbaine.

II. Le défi urbain dans les pays en développement

Les établissements humains – le tissu urbain des villes et des villages – englobent tous les aspects de l’environnement dans lequel se situent les interactions économiques et sociales des sociétés. Sur le plan international, les grandes villes du monde constituent un réseau qui attire les investissements, ainsi que la production et la vente de la plupart des biens et des services. Elles sont les premières à être reliées à ce réseau par des aéroports et des ports maritimes, ainsi que par les télécommunications. Les nouvelles technologies en général arrivent et sont d’abord exploitées dans les grandes villes, puis dans les petites. C’est dans le seul cas où un centre est solidement raccordé à ce réseau qu’il peut espérer attirer des investissements dans les technologies et les produits manufacturés destinés aux marchés mondiaux. Sur le plan national, les villes sont les véritables incubateurs des activités économiques. Certaines entreprises sont importantes, mais la grande majorité des entreprises sont petites, aux activités multiples, depuis le casse-croûte, le cordonnier et la construction de maisons. La croissance de ces activités est le fondement de l’économie du pays.

1. Les stratégies urbaines nationales

Toutefois, l’évolution naturelle de ce réseau de villes et de villages a préoccupé la plupart des pays en développement. Souvent, c’est la croissance phénoménale d’une ou de deux grandes villes qui les a surtout inquiétés. Dans certains pays, le désir de limiter cette croissance s’est traduit par la mise en oeuvre de politiques spatiales destinées à accélérer le développement de centres secondaires. Derrière cette mesure, se cachait l’inquiétude particulière éprouvée à l’idée qu’une croissance déséquilibrée augmente les disparités interrégionales et crée des déséquilibres économiques et sociaux qui peuvent avoir de graves répercussions sur l’unité nationale et la stabilité politique.

Loin d’être concluants, les témoignages dont on dispose montrent cependant que la plupart des efforts déployés par les gouvernements centraux pour équilibrer le développement spatial ont été à la fois coûteux et inefficaces. Les grandes politiques macroéconomiques, sociales et sectorielles ont souvent été directement opposées à la politique de décentralisation. Les investissements soutenus par l’État et par les organismes d’aide ont suivi la même logique centralisatrice que les investissements privés et ont construit des moyens de transport, des établissements d’enseignement et de soins, ainsi que l’infrastructure urbaine et les services, là où la demande existe, c’est-à-dire dans les grandes villes. L’exode des campagnes vers les villes a suivi le même processus. L’une des principales raisons pour laquelle tant de migrants, au Cours des dernières décennies, s’en sont allés vers des villes, telles que Nairobi, Manille, Lagos, Mexico, Sao Paulo, Rangoon ou Port-au-Prince, a été le rôle prédominant que chaque centre en était venu à jouer dans l’économie de son pays.

Les politiques macroéconomiques et les politiques des prix suivies par les gouvernements ont renforcé cette concentration. Les plus grandes villes, souvent les capitales, reçoivent en général une proportion anormalement élevée du total des crédits affectés par la nation à l’éducation, de même que des subventions destinées à abaisser les prix de l’eau, du blé, de l’énergie électrique, du diesel et des transports publics. Parfois, les taux de fret pratiqués par les chemins de fer favorisent les itinéraires traversant la capitale. Les impôts fonciers dans la ville et ses environs sont aussi parfois sous-évalués. Les industries nouvelles ou en expansion, encouragées par des politiques visant à substituer la production nationale aux importations, sont incitées à s’établir dans la capitale ou aux alentours (11).

Les politiques agricoles et alimentaires ont aussi eu tendance à promouvoir le développement rapide des grandes villes. Des soutiens économiques faibles, voire négatifs, aux produits agricoles ont chassé de leurs terres les petits propriétaires qui sont venus grossir le nombre des pauvres des campagnes. Nombre d’entre eux ont été attirés vers les villes à cause des prix des produits alimentaires, maintenus bas par les subventions. Cependant, au cours des dernières années, certains pays en développement ont pu commencer à transférer davantage des revenus des grandes villes vers les régions rurales et les petites villes. Dans certains cas, l’on a à cet effet pratiqué des politiques tendant à promouvoir la petite propriété et l’agriculture intensive. Une production accrue, une croissance des emplois dans l’agriculture et des revenus en moyenne plus élevés ont stimulé le développement des centres, petits ou moyens, dans les régions agricoles qu’ils desservent (12).

Des leçons importantes doivent être tirées des stratégies spatiales pour le développement urbain, à savoir :

  • Il n’y a guère que la contrainte pour empêcher une ville de prendre trop d’importance lorsqu’elle commence à se développer.
  • Les interventions doivent être appliquées au bon moment; il ne faut encourager la déconcentration que lorsque les avantages de la concentration diminuent.
  • Il faut éviter les interventions politiques qui augmentent l’attrait de la grande ville, en particulier, les subventions aux produits alimentaires et à l’énergie, la fourniture beaucoup trop généreuses d’infrastructures urbaines et d’autres services et la concentration excessive de la puissance administrative dans la capitale.
  • Le meilleur moyen d’encourager la croissance des centres secondaires consiste à utiliser les avantages économiques naturels de leur région, en particulier, pour la transformation et la commercialisation des ressources et d’assurer la décentralisation des services de l’État.
  • Les stratégies et les approches du développement rural et urbain devraient être complémentaires plutôt que contradictoires : le développement de centres secondaires profite directement à l’économie des régions qu’ils desservent.

Les possibilités d’emploi et les logements fournis par les villes sont indispensables pour absorber l’accroissement de population auquel la campagne ne peut pas faire face; aussi longtemps que les contrôles des prix et les subventions n’interviennent pas, le marché urbain devrait offrir des avantages aux producteurs ruraux. Mais, il existe de toute évidence, des conflits d’intérêt entre les citadins et les exploitants agricoles des pays en développement. L’un des principaux éléments de la discussion sur la sécurité alimentaire (voir chapitre 5), a consisté à affirmer qu’il importait de rendre les « termes de l’échange » nettement favorables aux exploitants agricoles, en particulier aux petits, en pratiquant des politiques des prix et de taux de change appropriés. De nombreux pays en développement n’acceptent pas ces politiques, en partie parce qu’ils craignent de perdre le soutien de factions urbaines politiquement puissantes. Ils ne réussissent ainsi ni à endiguer l’exode vers les villes ni à améliorer la sécurité alimentaire.

Ces considérations peuvent servir de base à l’élaboration dans le domaine de l’habitat d’une stratégie et de politiques nationales explicites, dans le cadre desquelles pourraient être dégagées et développées des solutions aux problèmes urbains locaux, à la fois novatrices et efficaces. En réalité, tous les gouvernements ont une telle stratégie, mais le plus souvent celle-ci est contenue implicitement dans une série de politiques macroéconomique, fiscale, budgétaire, énergétique et agricole. Ces politiques ont en général été juxtaposées pour tenir compte des pressions du moment et, presque invariablement, elles sont incompatibles entre elles et né concordent pas avec les objectifs déclarés du gouvernement en matière d’habitat. Une stratégie urbaine nationale pourrait fournir une série d’objectifs et de priorités explicites pour le développement du tissu urbain du pays qui comporterait des grands, moyens et petits centres urbains.

Lorsque les nations ont une stratégie explicite, elles peuvent commencer à réorienter les politiques concernant l’ensemble de l’économie et les principaux secteurs, qui à l’heure actuelle accélèrent la croissance des mégalopoles, la dégradation urbaine et la misère. De même, elles peuvent promouvoir avec plus d’efficacité le développement des centres urbains, petits ou moyens, le renforcement de leurs administrations locales et la création de services et de facilités indispensables pour attirer des initiatives et des investissements. Les ministères de la Planification, des Finances, de l’Industrie, de l’Agriculture, etc. auraient des objectifs et des critères précis en fonction desquels ils évalueraient les effets de leurs politiques et de leurs dépenses sur le développement urbain. Les politiques et les programmes contradictoires pourraient être modifiés. Tout au moins, les distorsions spatiales qui sont présentes dans les politiques macroéconomiques et fiscales, les budgets annuels, les structures des prix et les plans d’investissement sectoriels pourraient être identifiés et évalués. Dans le cadre d’une telle stratégie, les outils traditionnels d’une politique urbaine, y compris la planification et la maîtrise de l’utilisation des sols, auraient plus de chance d’être efficaces.

La formulation d’une telle stratégie est une responsabilité qui incombe nettement au gouvernement central. Toutefois, en plus, le rôle des gouvernements centraux devrait consister essentiellement à renforcer les moyens dont disposent les collectivités locales pour trouver et mettre en oeuvre des solutions efficaces aux problèmes urbains locaux et pour stimuler les possibilités existant sur place.

2. Le renforcement des autorités locales

Les structures institutionnelles et juridiques des autorités locales de la plupart des pays en développement ne conviennent pas à ces tâches. Dans bon nombre de pays d’Afrique et d’Asie, la structure des administrations urbaines remonte à la période coloniale et a été conçue pour les besoins de sociétés à prédominance rurale et agricole. Elle n’a jamais été prévue pour faire face à une urbanisation rapide ou pour gérer des villes de plusieurs millions d’habitants. Les gouvernements dont l’indépendance est récente ont hérité d’un ensemble de lois et de procédures ne convenant absolument pas aux problèmes urbains auxquels ils allaient se trouver confrontés. Cependant, dans de nombreuses nations, les structures héritées demeurent largement en place.

Lorsque le passé colonial immédiat est moins évident, comme c’est le cas dans la plupart des nations latino-américaines, les cadres politiques, institutionnels et juridiques des administrations locales sont souvent tout aussi inappropriés et inadaptés. Comme en Asie ou en Afrique, la plupart des administrations ont été établies d’après des modèles importés d’Europe ou d’Amérique du Nord. Cette situation ne leur a pas permis d’influer sur les tendances de l’urbanisation et de gérer les problèmes de grands centres urbains dont l’expansion était rapide. Cette situation a engendré des villes qui consomment beaucoup d’énergie et de matières premières et qui dépendent des importations alourdissant ainsi la charge qui pèse sur l’économie nationale, notamment en pesant sur le commerce et la balance des paiements.

L’urbanisation ne peut pas s’opérer à partir de modèles uniformes, qu’ils soient importés ou locaux. Les responsabilités de développement sont propres à chaque ville et doivent être évaluées dans le contexte de sa propre région. Ce qui convient dans une ville peut être totalement inapproprié dans une autre. Même si l’aide technique d’organismes centraux peut être nécessaire, seule une administration locale forte peut veiller à ce que les besoins, les coutumes, les formes urbaines, les priorités sociales et les conditions de l’environnement se reflètent dans les plans locaux de développement urbain.

L’absence de base financière appropriée est l’une des principales faiblesses politiques de l’administration locale dans plusieurs de pays en développement. La plupart d’entre elles ont du mal à recueillir des recettes suffisantes pour couvrir leurs frais d’exploitation, sans parler de nouveaux investissements en vue de développer les services et les équipements. Même les administrations de villes plus riches n’ont accès qu’à l’équivalent de 10 à 50 dollars par habitant pour leurs investissements annuels. Malgré ces faiblesses, les gouvernements nationaux ont eu tendance, au cours des dernières décennies à diminuer la capacité financière des administrations locales en termes réels.

De ce fait, la centralisation s’accentue et les faiblesses se perpétuent aux niveaux central et local. Au lieu de se borner à quelques réalisations satisfaisantes, les autorités centrales finissent par trop entreprendre et n’obtenir aucun bon résultat. Les ressources humaines et financières sont trop dispersées. Les administrations locales n’acquièrent ni les compétences, ni l’autorité, ni la crédibilité nécessaires pour s’occuper des problèmes locaux.

Pour jouer un rôle déterminant dans le développement, les administrations urbaines ont besoin de pouvoirs politiques, institutionnels et financiers renforcés, et notamment d’un plus long accès à la richesse produite dans la ville. C’est seulement de cette manière que les villes pourront s’adapter et déployer une partie du vaste arsenal d’outils dont elles disposent pour s’attaquer aux problèmes urbains – par exemple, l’enregistrement de titres de propriété des terres, la maîtrise de l’utilisation des sols et le partage de la fiscalité.

3. L’initiative personnelle et la participation des citoyens

Dans la plupart des pays en développement, entre le quart et la moitié de la population économiquement active des villes ne peut pas trouver de logement stable approprié. Les emplois dans de vraies entreprises ou dans les services publics étant peu nombreux, les gens doivent trouver ou créer leurs propres sources de revenus. Ces efforts ont entraîné la croissance rapide de ce que l’on a appelé le « secteur non structuré », qui fournit à bas prix une bonne partie des denrées et des services indispensables aux économies des villes, aux affaires et aux consommateurs.

C’est ainsi que de nombreux pauvres qui n’ont peut-être pas « officiellement » d’emploi, travaillent pour la plupart dans des fabriques ou des entreprises de construction non déclarées, vendent au coin des rues, font des vêtements à domicile ou se placent comme domestiques ou gardiens dans des quartiers plus prospères. La plupart de ces personnes dites sans emploi travaillent en réalité 10 à 15 heures par jour, six à sept jours par semaine. Leur problème n’est pas tellement le sous-emploi que la sous-rémunération.

Une bonne partie des travaux de construction, d’entretien ou d’amélioration des habitations dans les villes des pays en développement sont effectués en dehors des plans officiels et, en général, dans des zones de peuplement illégales. Ce processus mobilise des ressources non exploitées, contribue à la formation de capital et stimule l’emploi. Ces constructeurs du secteur non structuré représentent une source importante d’emploi dans les villes, en particulier pour la main-d’oeuvre peu ou pas qualifiée. Ces initiatives n’exigent pas beaucoup de capitaux, ni de technologie, ni d’énergie et, en général, elles ne pèsent pas sur les ressources en devises. À leur manière, elles contribuent à la mis en oeuvre de certains des principaux objectifs du développement national. En outre, elles permettent de réagir avec souplesse aux besoins et aux nécessités de l’endroit, surtout à ceux des ménages les plus pauvres, qui, en général, n’ont pas d’autres possibilités ailleurs. De nombreux gouvernements ont commencé à se rendre compte qu’il était sage de tolérer plutôt que de détruire une source de travail. Il est moins fréquent désormais que l’on rase à coup de bulldozer les communautés de squatters, mais cela arrive encore quelquefois.

Les gouvernements devraient soutenir davantage le secteur non structuré, reconnaissant le rôle vital qu’il joue dans le développement urbain. Certains gouvernements l’ont fait, en facilitant l’octroi de prêts et de crédits à de petits entrepreneurs, en constituant des coopératives et des associations pour l’amélioration des quartiers. Donner un statut à ceux qui vivent dans des habitats illégaux est fondamental dans ce processus, de même que l’assouplissement des réglementations régissant la construction et les logements.

Les institutions multilatérales et bilatérales d’aide au développement devraient faire de même, ce qui est le cas pour certaines. Des organisations bénévoles, non gouvernementales et privées, se créent dans de nombreux pays pour fournir de nouveaux moyens efficaces par rapport à leur prix pour acheminer l’aide en veillant à ce que celle-ci atteigne ceux qui peuvent en faire usage. L’aide pourrait dans une plus forte proportion être acheminée directement par l’intermédiaire de ces organismes.

Ces mesures décrites plus haut renforceraient aussi les initiatives personnelles des pauvres et leur possibilité d’assurer la gestion locale dans le cadre de leurs associations de quartier. Réduits à leurs propres moyens, les pauvres de nombreuses villes du Tiers Monde se sont organisés pour pallier les lacunes des services dont ne s’acquitte pas l’administration locale. Par exemple, des groupes communautaires se mobilisent et s’organisent pour collecter des fonds ou pratiquer l’entraide afin de faire face aux problèmes de sécurité, d’environnement et de santé dans le voisinage immédiat.

Les gouvernements devraient abandonner leur attitude de neutralité ou d’antagonisme et soutenir activement ces efforts. Quelques-uns ont effectivement institutionnalisé ces programmes, de telle sorte que les ministères ou organismes d’État travaillent constamment avec les organisations communautaires. Dans la ville indienne d’Hyderabad, par exemple, la municipalité a créé un service de développement de la communauté urbaine, qui travaille directement avec les groupes communautaires et les organisations non gouvernementales dans les quartiers pauvres. En 1983, ce sont quelque 223 organisations qui ont été constituées par des résidents de zones à faible revenu, plus de 135 organisations de jeunes et 99 groupements de femmes (13). Les gouvernements pourraient ainsi devenir les associés et les soutiens de ceux qui sont les principaux constructeurs de leurs villes.

4. Les logements et les services en faveur des pauvres

Dans la plupart des villes des pays en développement, des logements peu coûteux sont rares. En général, les personnes dont les ressources sont maigres soit louent des chambres – dans des maisons locatives ou des pensions à bon marché, ou dans la maison ou la cabane de quelqu’un d’autre – soit ils construisent ou achètent une maison ou une cabane dans une zone de peuplement illégale. Il existe de nombreux types et degrés d’illégalité et c’est en fonction de ceux-ci que les gouvernements tolèrent plus ou moins l’existence de ces zones d’habitation, voire les dotent de services publics et d’équipements.

Quel que soit le mode de logement des personnes à faible revenu, celui-ci présente en général trois caractéristiques. Tout d’abord, l’insuffisance ou l’inexistence des infrastructures et des services, notamment de l’eau canalisée, d’un système d’évacuation des eaux usées, ou d’autres moyens d’évacuer les ordures selon les règles de l’hygiène. En second lieu, les gens s’entassent dans des endroits surpeuplés, si bien que les maladies transmissibles peuvent se propager facilement, surtout lorsque la sous-alimentation diminue la résistance. Troisièmement, les pauvres bâtissent en général sur des terrains qui ne conviennent pas à l’habitat humain : plaines d’inondation, déserts poussiéreux, collines menacées de glissement de terrain ou proximité d’industries polluantes. S’ils choisissent ces emplacements, c’est en raison de la faible valeur commerciale du terrain qui réduit les risques d’éviction.

Les structures de la propriété et l’inaptitude ou la répugnance des gouvernements à intervenir dans ces structures sont peut-être les principaux facteurs qui contribuent à l’apparition de ces habitations « illégales » et au développement chaotique de la ville. Lorsque la moitié ou plus de la main-d’oeuvre d’une ville n’a aucune chance d’obtenir légalement une parcelle sur laquelle construire une maison, sans parler d’avoir les moyens d’acheter ou de louer légalement une maison, l’équilibre entre les droits des propriétaires privés et le bien commun doit être rapidement repensé.

Étant donné les tendances de l’urbanisation dans la plupart des pays en développement, les citoyens n’ont pas eu le temps d’attendre des programmes lents et incertains. L’intervention du gouvernement doit être réorientée de telle sorte que l’on puisse tirer le meilleur parti des ressources limitées pour améliorer les conditions de logement des pauvres. Les options qui peuvent guider les interventions sont nombreuses (voir Encadré 9-3), mais, en tout état de cause, les gouvernements devraient être guidés par les sept priorités qui suivent :

  • légaliser le statut de ceux qui vivent dans des habitats « illégaux », en leur octroyant des titres sûrs et en faisant équiper ces habitats de services essentiels par les pouvoirs publics;
  • veiller à ce que soient fournis le sol et les autres ressources dont les habitants ont besoin pour construire ou améliorer leur logement;
  • doter d’infrastructure et de services les zones d’habitations qui existent ainsi que les nouvelles;
  • créer des bureaux de quartier chargés de fournir des avis et une assistance technique sur la manière de construire des logements mieux et moins chers et sur les moyens d’améliorer la santé et l’hygiène;
  • planifier et guider l’expansion physique de la ville, de manière à prévoir et à inclure les sols nécessaires à l’installation de nouveaux logements, de terrains agricoles, de parcs et d’aires de jeux pour les enfants;
  • étudier de quelle manière l’intervention de l’État pourrait améliorer la situation des locataires et des personnes qui vivent dans des chambres ou des pensions bon marché;
  • et modifier le système de financement des logements afin que les personnes à faible revenu et les groupes communautaires puissent disposer de prêts à bon marché.

La plupart des villes ont un besoin urgent et constant d’un nombre toujours plus grand de parcelles destinées à l’édification de logements à bon marché, ce qui convient dans les principaux centres où l’on trouve des emplois. Seule une intervention de l’État peut parvenir à ce résultats, mais l’on ne peut pas donner de directives générales à ce sujet. Les sociétés diffèrent trop dans leur conception de la propriété privée et des droits d’utilisation des sols, dans leur manière d’utiliser différents instruments, tels que des subventions directes, des exonérations fiscales ou des déductions d’intérêts hypothécaires, ainsi que dans leur manière de traiter la spéculation foncière, la corruption et autres activités indésirables qui accompagnent souvent des processus de ce genre. Les moyens sont propres à chaque nation, mais la fin doit être la même : les gouvernements doivent veiller à remplacer les parcelles illégales par des moyens légaux, d’édifier des logements à meilleur marché, mieux équipés et mieux situés. Si l’on ne satisfait pas à ces exigences, on ne réussira pas à mettre fin à la croissance désordonnée des villes et aux coûts élevés qui l’accompagne.

En plus du terrain, les matériaux de construction représentent une autre dépense importante pour les gens qui construisent leur maison. Si le gouvernement apportait son soutien à la production de matériaux et de certains éléments de structure, de matériel et de pièces, les coûts de logement diminueraient et de nombreux emplois seraient ainsi créés. Les petits artisans des quartiers sont bien placés pour réduire ces coûts, car les frais de transport sont faibles entre l’atelier et le lieu de construction.

La plupart des règles et des normes de construction sont passées sous silence, car, si on les suivait, on construirait des logements trop coûteux pour la plupart des gens. Un système plus efficace pourrait consister à créer des bureaux de quartier qui fourniraient des conseils techniques sur la manière d’améliorer pour un minimum de frais la salubrité et la sécurité. Les conseils de professionnels avisés peuvent permettre d’abaisser les coûts de construction et d’améliorer la qualité, et pourraient être plus efficaces que de prescrire ce que l’on peut ou ne peut pas construire.

La plupart des pauvres vivent dans des logements locatifs; il arrive que la moitié ou plus de toute la population d’une ville soient des locataires. Ce n’est pas en augmentant les disponibilités en terrains à bâtir, en matériaux et en crédits que l’on aide ceux qui sont obligés de louer. Une possibilité consiste à apporter un soutien financier à des organisations non gouvernementales sans but lucratif pour qu’elles achètent des terrains et y fassent construire des logements uniquement destinés à la location. Une seconde possibilité consiste à apporter un appui aux locataires pour qu’ils rachètent leur logement et transforment la location en copropriété.

Les gouvernements, surtout ceux qui sont totalement dénués de ressources, risquent d’alléguer que l’approvisionnement en eau courante et les systèmes d’évacuation des eaux usées sont trop coûteux. En conséquence, les pauvres risquent d’avoir à payer le litre d’eau bien plus cher à des vendeurs ambulants que les groupes à revenu moyen ou élevé ne paient aux services publics pour avoir l’eau courante dans leurs maisons. Les systèmes de tout-à-l’égout alimentés en eau qu’utilisent les pays occidentaux, ainsi que les installations de traitement des eaux usées, risquent d’atteindre des coûts qui, peuvent être jugés prohibitifs. Mais il existe d’autres techniques et d’autres systèmes dont les coûts se situent entre un dixième et un vingtième par ménage et la plupart d’entre eux consomment beaucoup moins d’eau. De surcroît, on peut améliorer avec le temps une technologie peu coûteuse au fur et à mesure des disponibilités financières (14).

Des améliorations importantes peuvent être apportées à relativement peu de frais dans tous ces domaines. Mais, les coûts ne demeureront bas que si les groupes aux revenus modiques sont encouragés à participer entièrement aux opérations en définissant leurs besoins, en décidant de la contribution qu’ils apporteront aux nouveaux services et en effectuant les travaux de leurs mains. Cette coopération dépend de l’établissement de la nouvelle relation entre les citoyens et le gouvernement, que nous avons réclamée précédemment.

5. L’exploitation de ressources supplémentaires

Les ressources dont on dispose dans les villes ou aux abords sont fréquemment sous-utilisées. De nombreux propriétaires laissent à l’abandon des terrains bien situés en vue de profiter par la suite de leur plus-value lorsque la ville s’agrandira. Bon nombre de services de l’État possèdent des terres qui pourraient être mieux employées, par exemple les zones proches des gares et des ports qui sont sous l’emprise des autorités ferroviaires et portuaires. Plusieurs pays ont mis en place des programmes spéciaux tendant à encourager une coopération entre les secteurs privés et publics pour la mise en valeur de ces terres, tendance qui devrait être encouragée. Il existe un besoin général de solutions novatrices et efficaces pour la mise en commun des terres nécessaires au bien commun. La plupart des villes ont des systèmes d’acquisition des terres, soit au prix du marché (ce qui signifie que les systèmes ne sont jamais appliqués), soit à des taux arbitrairement bas équivalant à une confiscation (auquel cas, l’alliance des pouvoirs politiques et des propriétaires bloque de toute manière l’acquisition).

Les gouvernements devraient aussi envisager de soutenir l’agriculture urbaine. Cette mesure peut avoir moins d’importance dans les villes où les marchés fonciers sont hautement commercialisés et là où il existe une pénurie de terrains à bâtir. Mais dans la plupart des villes, spécialement celles où les marchés fonciers sont moins commercialisés, il existe des possibilités considérables à cet égard. De nombreuses villes africaines l’ont déjà compris. L’agriculture urbaine, spécialement sur le pourtour des villes, est pratiquée par des gens en vue d’assurer leur propre nourriture. Dans d’autres cas, le processus est plus commercialisé et il existe des entreprises spécialisées dans la production de légumes en vue de les vendre en ville.

Une agriculture urbaine reconnue et favorisée par les pouvoirs publics pourrait devenir un élément important du développement de la ville et augmenter la quantité d’aliments dont disposent les citadins pauvres. Une telle initiative devrait avoir pour principaux objectifs d’améliorer la nutrition et la santé des pauvres, d’alléger leurs budgets familiaux (dont 50 à 70 pour cent sont en général absorbés par l’alimentation), leur permettre de se faire des revenus supplémentaires et de trouver des emplois. L’agriculture urbaine peut aussi contribuer à fournir des produits plus frais et meilleur marché, à augmenter les superficies d’espaces verts, à faire disparaître les dépotoirs et à recycler les ordures ménagères (15).

Autre ressource médiocrement utilisée : les déchets solides, dont l’évacuation est devenue un problème important dans de nombreuses villes, une bonne partie étant entassée et non collectée. En favorisant la récupération, le réemploi ou le recyclage de matériaux, on peut restreindre le problème des déchets solides, stimuler l’emploi et faire des économies de matières premières. Le compostage peut servir à l’agriculture urbaine. Si une municipalité n’a pas les moyens nécessaires pour enlever régulièrement les ordures ménagères, elle peut apporter son appui à des systèmes mis en place par les communautés. Dans de nombreuses villes, ce sont véritablement des milliers de personnes qui gagnent déjà leur vie en triant à la main les déchets sur les décharges municipales. Investir dans une usine de recyclage automatique exigeant des capitaux plus importants pourrait aller doublement à l’encontre de l’effet recherché si une telle usine absorbe inutilement des capitaux rares et si elle supprime les moyens de vivre de nombreuses personnes. Mais, à ce sujet, un besoin auquel il faut répondre dans l’immédiat, c’est de donner des conseils dans le domaine de la santé et de fournir des services de soins de santé à toutes les personnes qui vivent des décharges municipales (16).

III. La coopération internationale

L’avenir sera avant tout urbain et les préoccupations les plus immédiates de la plupart des gens en matière d’environnement sont urbaines. Le succès des efforts tendant à améliorer la vie en ville dépend en grande partie de la santé des économies nationales. Dans bon nombre de pays en développement, la situation est étroitement liée à celle de l’économie mondiale. Une amélioration des relations économiques internationales (voir Chapitre 3) contribuerait peut-être plus que toute autre initiative à renforcer la capacité des pays en développement de s’attaquer à leurs problèmes urbains et à leurs problèmes d’environnement, qui sont liés les uns aux autres. Mais, de plus, il faut renforcer la coopération entre les pays en développement et intensifier les divers types de soutien direct de la communauté internationale.

1. Coopération entre pays en développement

Les pays en développement peuvent faire beaucoup ensemble en vue d’élaborer les concepts politiques, les programmes et les institutions dont ils ont besoin pour s’attaquer à la crise qu’ils partagent. Certes, les problèmes de gestion auxquels on se heurte à Caracas, à Dakar ou à New-Delhi ont peu de points communs avec ceux que l’on rencontre à Londres ou à Paris, mais il n’en reste pas moins que les villes d’Amérique latine, de l’ouest de l’Afrique ou du sud de l’Asie ont beaucoup de points communs. Lorsqu’elles formulent de grandes stratégies urbaines pour la nation, il importe qu’elles partagent leur expérience sur la gestion de leurs mégalopoles de plus en plus grandes, sur le développement de centres secondaires, petits ou moyens, sur le renforcement de l’administration locale, sur l’amélioration des habitats illégaux, sur les mesures à prendre face à la crise et sur toute une série d’autres problèmes, plus ou moins propres au Tiers Monde.

D’autres travaux de recherche pourraient servir de base à une nouvelle conception de la ville du Tiers Monde. Ils pourraient aussi alimenter, à l’intention du personnel des administrations municipales, des programmes de formation au niveau régional. Pour que des propositions de politiques soient bonnes et que les stages de formation le soient aussi, il faut que les informations et les analyses au plan local soient bonnes; or ces trois éléments se rencontrent trop peu dans les pays et les villes en développement.

2. Le soutien international

Un flux plus important de ressources internationales est nécessaire pour soutenir les efforts des pays en développement dans leur lutte contre la crise urbaine grandissante. Il n’existe pas de définition approuvée de la notion d’« aide au développement urbain », mais le Comité d’aide au développement a récemment estimé que le total de l’aide bilatérale et multilatérale affectée aux programmes urbains avait été en moyenne de 900 millions de dollars par an pour la période 1980-1984 (17). On estime aussi qu’à ce jour, moins de cinq pour cent de la population urbaine des pays en développement ont bénéficié d’un projet d’amélioration du logement ou du quartier, patronné par une institution d’aide au développement. Ce niveau de soutien doit être considérablement relevé. De plus, sa portée devrait être élargie, sa qualité et ses conditions améliorées.

En outre, les organismes d’aide au développement devraient intensifier de trois manières l’aide et l’assistance technique :

  • en constituant un fonds à l’intention des autorités locales pour la création des infrastructures;
  • en entreprenant des tâches telles que la réorganisation de l’assiette et la perception des impôts locaux, l’établissement ou la mise à jour du cadastre, et la création d’équipes techniques chargées de conseiller les ménages et les groupes communautaires sur les moyens d’améliorer leur logement;
  • en organisant des stages de formation pour les citoyens et pour les fonctionnaires locaux.

Une partie de l’aide accrue devrait aller directement aux groupes communautaires, par l’intermédiaire d’ONG nationales et/ou internationales notamment. Plusieurs programmes d’aide bilatérale ont déjà montré le rapport coût-efficacité de cette optique; diverses ONG ont été chargées de mettre en oeuvre de nombreux projets communautaires qui ont été couronnés de succès et qui visaient à améliorer le logement et à fournir des services essentiels. Ce sont elles qui réussissent généralement le mieux à toucher les plus pauvres. Une aide plus importante devrait aussi être affectée au soutien de groupes de chercheurs indépendants travaillant sur des questions de logement et d’urbanisation, en particulier à ceux qui fournissent des avis aux administrations locales et aux groupes communautaires; bon nombre le font déjà, en Amérique latine surtout.

La coopération internationale peut aussi contribuer à la mise au point de technologies peu coûteuses répondant aux besoins urbains et à l’étude des moyens visant à répondre aux besoins des femmes dans le domaine du logement (voir Encadré 9-4).

De nombreuses institutions techniques appartenant au système des Nations Unies disposent de bases de connaissances appropriées pour jouer un rôle important de conseiller et de soutien auprès des gouvernements, notamment le Centre des Nations Unies pour les établissements humains (ou Habitat). Ces institutions devraient identifier les informations et les directives dont les administrations urbaines ont besoin et la forme sous laquelle celles-ci peuvent y avoir accès et les utiliser. On pourrait prendre modèle, par exemple, sur les méthodes actuellement employées pour élaborer des guides à l’intention des travailleurs sociaux sur l’identification des vecteurs des maladies et sur la manière de mobiliser les communautés à cet effet et sur les interventions en faveur de la survie et de la santé infantiles. De manière générale, Habitat pourrait renforcer la coopération internationale au niveau mondial, de même que dans le cadre de l’Année internationale du logement des sans-abri. Il faut renforcer aussi la capacité du système des Nations Unies en ce qui concerne l’impulsion qu’il peut donner par l’intermédiaire d’Habitat aux problèmes des établissements humains.

Notes

(1) Le présent chapitre est tiré en grande partie de quatre documents d’information préparés pour la CMED : I. Burton, « Urbanization and Development », 1985; J.E. Hardoy et D. Satterthwaite, « Shelter, Infrastructure and Service in Third World Cities », 1985, paru dans Habitat International, vol. 10, n° 4, 1986); J.E. Hardoy et D. Satterthwaite, « Rethinking the Third World City », 1986; et I. Sachs, « Human Settlements : Resource and Environmental management », 1985.

(2) Voir J. Jacobs, Cities and the Wealth of Nations (New York : Random House, 1984).

(3) Nations Unies, La croissance de la population mondiale, urbaine et rurale, 1920-1980, Étude démographique n° 44 (New York : 1969); Nations Unies, Mode d’accroissement de la population urbaine et rurale, 1950-2000 (évalué en 1978), Études démographiques n° 68 (New York, 1980).

(4) Le recul des limites des « villes » ou « zones métropolitaines » explique en partie la progression démographique au tableau 9-2. Les projections des Nations Unies sont établies à partir d’une extrapolation des tendances passées. Cette méthode ne donne souvent qu’une idée imparfaite des tendances futures, spécialement à long terme. Mais l’on ne dispose pas de base de données qui permette d’établir de meilleures projections.

(5) Note d’information du Centre des Nations Unies pour les établissements humains (Habitat) pour la réunion sur le développement urbain, tenue par le CAD, OCDE, document DAC (86) 47, 27 août 1986.

(6) Département des affaires économiques et sociales internationales, « Urban and Rural Population Projections, 1984 » (évaluation officieuse), Nations Unies (New York, 1986).

(7) J.E. Hardoy et D. Satterthwaite, Shelter : Need and Response. Housing, Land and Settlement Policies in Seventeen Third World Nations (Chichester, R.-U. : John Wiley & Sons, 1981). Pour la situation à Sao Paulo, consulter Jorge Wilheim, « Sao Paulo : Environmental Problems of the Growing Metropolis », document présenté aux auditions publiques de la CMED, Sao Paulo, 1985.

(8) J.E. Hardoy et D. Satterthwaite. « Third World Cities and the Environment of Poverty », Geoforum, vol. 15, no 3, 1984. Consulter également l’Association mondiale de prospective sociale, L’explosion urbaine, chaos ou maîtrise (Genève, UNITAR, 1986).

(9) Consulter Osvaldo Sunkel, « Debt, Development and Environment », document présenté aux auditions publiques de la CMED, Sao Paulo, 1985; Ricardo Jordan S., « Population and the Planning of Large Cities in Latin America », document présenté à la Conférence internationale sur la population et l’avenir des villes, Barcelone (Espagne, 19-22 mai 1986).

(10) Scimemi, « Città e Ambiente », DEST, Istituto Universitario di Architettura, Venezia 1987. Consulter également L’état de l’environnement dans les pays membres de l’OCDE (Paris : OCDE, 1979 et 1985).

(11) I. Scott, Urban and Spacial Development in Mexico (Londres : Johns Hopkins University Press, 1982).

(12) Consulter le chapitre 8 de l’étude de J.E. Hardoy et D. Satterthwaite (éditeurs), Small and Intermediate Urban Centres; Their Pole in Regional and National Development in the Third World (Londres : Hodder et Stoughton, 1986).

(13) Centre des Nations Unies pour les établissements humains, « Habitat Hyderabad Squatter Settlement Upgrading Project, India », monographie consacrée au projet à l’occasion de l’Année internationale du logement des sans-abris, Nairobi, 1986.

(14) J.M. Kalbermatten et coll., Appropriate Technology for Water Supply and Sanitation : a Summary of Technical and Economic Options (Washington, D.C. : World Bank, 1980).

(15) D. Silk, « Urban Agriculture », étude préparée pour la CMED, 1985.

(16) N. Khouri-Dagher, « Waste Recycling : Towards greater Urban Self-Reliance », étude préparée pour la CMED, 1985.

(17) Se reporter à l’ordre du jour annoté de la réunion sur le développement urbain tenue par le CAD en octobre 1986, document DAC (86) 15. La définition de la Banque mondiale sur l’aide au développement urbain y est reprise, notamment l’encouragement à l’efficacité des villes et le soulagement de la pauvreté, le logement, les transports urbains, le développement urbain intégré, ainsi que le développement régional appuyé sur des villes secondaires.