Le Confort intellectuel

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Le Confort intellectuel
written by Marcel Aymé
First edition : Flammarion, 1949.

I

C’est en 1935 ou 36 que je l’ai vu pour la première fois, à une représentation du Misanthrope au Français. J’étais son voisin. Grassouillet, il avait des yeux vifs, la physionomie d’un homme sensible et une large calvitie, coupée d’une oreille à l’autre par une mèche noire à quatre brins. De son vêtement, je ne me rappelle qu’un gilet de couleur crème, semé de fleurettes roses. Le reste m’a passé de la tête. Il avait vu la pièce souvent, il la suivait de cet air de liberté discrète de l’habitué qui attend les acteurs aux bons endroits et approuve d’un sourire ou blâme d’un froncement de sourcils. Le lendemain, passant sur les quais, je le vis devant la boîte d’un bouquiniste, qui feuilletait un livre en peau de veau. Il ne tourna même pas les yeux de mon côté et la rencontre n’eut pas d’autre effet que d’assurer les traits de sa figure dans ma mémoire. Depuis, il m’est arrivé assez souvent de le reconnaître dans la rue, dans une boutique, dans un café. Au début de 1939, un soir de janvier, nous étions l’un et l’autre dans un petit théâtre de la rive gauche où m’avaient entraîné des amis. On jouait une pièce à trois personnages, qui allait lentement dans une lumière de lampe à pétrole et des recoins lourds de pénombre et de symbole. Un peu avant la fin du premier acte, j’entendis une voix irritée qui fit se tourner les têtes de ma rangée. Derrière moi, je reconnus mon homme, gilet à fleurettes, cette fois rouges sur fond chamois. « Idiot, disait-il, bête à pleurer. » Des spectateurs l’ayant invité au silence, il se tut. Au moment où les acteurs saluèrent, il tira un sifflet de sa poche et siffla. Les spectateurs, qui ne sont pas habitués à ce genre de manifestation, le considéraient avec étonnement et en oubliaient d’applaudir. Enfin, mon homme rangea son sifflet, quitta sa place et, après avoir fait trois pas dans l’allée, se tourna vers les acteurs pour leur dire d’une voix claire et posée : « Je vous en ficherai, moi, des brumes nordiques. »

Il ne reparut pas à la fin de l’entr’acte et son fauteuil resta vide.

Pendant plusieurs jours, je réfléchis à l’aventure, cherchant à pénétrer le sens de ces brumes nordiques, mais il me resta aussi obscur que la pièce elle-même. Je ne devais comprendre que cinq ans plus tard.

En octobre de 1944, ma voisine de palier, une vieille demoiselle riche, fut assommée dans son lit entre minuit et une heure du matin. J’avais un bon alibi qui me mettait à Rambouillet à l’heure du crime, mais des voisins malveillants affirmaient avec insistance m’avoir aperçu dans l’escalier de service de l’immeuble au cours de la nuit fatale, si bien qu’il s’égara quelques soupçons sur ma personne. On m’interrogea plusieurs fois avec une rudesse qui me fit de la peine. Je m’accrochai à mon alibi, je protestai aussi qu’un artiste de ma suavité ne tuait pas à coups de marteau, ce qui ne fit qu’indisposer le magistrat instructeur. J’en étais là, lorsque des trois personnes qui témoignaient m’avoir vu dans l’escalier, deux furent arrêtées et envoyées à Drancy. Ces misérables avaient des opinions fascistes. Mon innocence ainsi établie, je redevins un homme fréquentable. Mais tous ces ennuis m’avaient affecté. L’atmosphère de la maison du crime m’était pénible. Certains locataires détournaient la tête à ma rencontre et, lorsque j’avais affaire dans sa loge, la concierge me claquait l’épaule en souriant et en clignant de l’œil. D’autre part, l’hiver promettait d’être rude et il m’avait fallu décommander deux tonnes de charbon à dix mille francs l’une, car j’appréhendais qu’au jour de la livraison, il se répandît dans le quartier que je me chauffais avec l’argent du crime. Je pris donc le parti de quitter Paris et d’aller pour trois mois dans un village de Seine-et-Marne, entre Melun et Fontainebleau.

J’arrivai au village un soir de décembre vers six heures et me fis conduire à l’hôtel où ma chambre était retenue. On ne m’attendait que le lendemain et il n’y avait pas de feu dans la chambre qu’on me destinait. En attendant l’heure du repas, je me réfugiai dans la salle du café. Mon homme était là, assis seul à une table. Je le reconnus aussitôt bien qu’il fût coiffé d’une casquette de loutre. Comme je m’asseyais à une table voisine, la servante lui servit un grog et j’en commandai un pour moi. Un peu abruti par le voyage, je me mis à sommeiller sur la banquette. Quand j’ouvris les yeux, mon grog fumait devant moi et l’homme à la casquette de loutre commençait une partie de jacquet avec le patron de l’hôtel. Appelé au téléphone, celui-ci revint une minute plus tard et s’excusa de devoir abandonner la partie. Une affaire imprévue et urgente l’appelait au dehors.

— Monsieur accepterait peut-être de me remplacer ? dit-il en se tournant vers moi.

J’acquiesçai lâchement. Mes démêlés avec la police et l’attitude suspicieuse de mon voisinage m’avaient rendu craintif, avide de sympathies et sociable jusqu’à l’obséquiosité. L’homme à la casquette de loutre, avec une aisance aimable, protesta qu’il ne voulait pas m’importuner et me fit la retraite facile, mais malgré mon peu de goût pour le jacquet, je l’assurai, en rendant deux sourires pour un, du vif plaisir qu’il me procurait. Il se présenta : Monsieur Lepage.

Il n’habitait pas l’hôtel, mais une maison qu’il possédait dans le village où il passait ordinairement un mois ou deux pendant la belle saison. N’ayant pas de quoi se chauffer à Paris, il avait pris le parti de venir hiverner dans sa propriété. Ce fut lui-même qui me fournit ces renseignements le lendemain de notre première entrevue, car il ne devait pas se passer de jour que nous ne nous rencontrions. Il me témoignait cette sorte de bienveillance que les gens d’une certaine assiette réservent à des individus estimables, mais un peu lunaires ou déclassés et qu’ils se gardent de prendre trop au sérieux. Il était avec moi d’une politesse exacte, souvent délicate. Peu à peu, il se départait de sa réserve du premier jour et se laissait aller à exprimer assez librement ses goûts et ses opinions, au moins sur certains sujets. La conscience de sa supériorité sur moi se marquait par un ton de voix, par une façon preste et souriante d’éluder un débat qu’il jugeait n’être pas à ma portée, ou par d’excessives précautions de politesse lorsqu’il lui arrivait de relever dans mon propos, ce qui n’était pas très rare, une erreur de logique ou d’information. Avant de le connaître autrement que de vue, j’avais imaginé un personnage cocasse et inconsistant et, en face de lui, j’avais justement l’impression d’être ce personnage-là. À mesure que nous nous connaissions mieux, l’écart s’accusait à mon désavantage. Mon Monsieur Lepage se découvrait chaque jour un peu plus, comme pour me hausser sans à-coups à son niveau, toutes distances maintenues, et faire de moi un confident très convenable.

II

Un après-midi qu’il gelait à glace, au retour d’une promenade en forêt, je rencontrai M. Lepage qui m’invita à venir chez lui me réchauffer d’une boisson chaude. Je ne connaissais sa maison que de l’extérieur, une belle maison du XVIIIe siècle, sans étage. Il me fit entrer dans une grande pièce, agréablement meublée, et chauffée par un gros poêle en faïence. Un feu de bois brûlait en outre dans la cheminée. M. Lepage prépara des grogs. Je le complimentai sur sa maison, son chauffage, son rhum d’avant guerre.

— J’aime le confort, dit-il d’un ton pénétré. Le confort matériel et le confort intellectuel.

— Ce que j’aperçois de votre façon de vivre me permet de comprendre ce que vous entendez par confort matériel. Mais j’avoue mon ignorance pour ce qui est du confort intellectuel.

C’est tout simplement ce qui assure la santé de l’esprit, son bien-être, ses joies et ses aises dans la sécurité.

Je fis plusieurs fois « Ah ! ah ! » et sur plusieurs tons avec un sourire d’indulgente bonté.

— Vous semblez vous amuser, fit observer M. Lepage. Vous trouvez sans doute que le mot « sécurité » est plaisamment tendancieux.

— Il m’inquiète, mais j’ai peut-être tort et vous pouvez facilement me rassurer. Faut-il croire que les juges qui condamnèrent les Fleurs du Mal et Madame Bovary s’employaient pour le confort intellectuel de leurs contemporains ?

— Certainement. Il ne s’ensuit pas que ces juges aient été des béotiens. Ils ont prononcé non pas contre la valeur artistique des œuvres, mais contre leur valeur sociale.

— Je commence à comprendre ce que vous appelez confort intellectuel.

— Ne vous flattez pas. Vous pensez sans doute que le confort intellectuel est une obscurité commode où un bourgeois de mon espèce souhaiterait maintenir les esprits pour leur dérober certaines vérités qui pourraient ébranler l’ordre social et mettre fin à des privilèges abusifs. Si vous pensez cela, vous êtes dans l’erreur. Il ne s’agit pas de limiter la connaissance, mais d’en assurer le bon usage. Pour la bourgeoisie d’il y a cent ans, le péril social résidait moins dans les appétits du prolétariat que dans les tentations généreuses qui auraient pu la solliciter elle-même. Aussi craignait-elle par-dessus tout de voir le virus des nouveautés littéraires (je souligne littéraires) se répandre parmi ses propres fils et, les imprégnant peu à peu, détendre les ressorts de leur vigilance et de leur égoïsme. Ce qui était menaçant, ce n’était pas Marx, mais Baudelaire, Delacroix et leurs émules. À lui seul, en supposant même qu’il eût été lu et compris, Marx n’aurait jamais réussi à persuader la classe bourgeoise de se suicider, sans compter qu’à des raisons, il est toujours possible d’opposer des raisons, voire des bonnes. Mais un poème obscur, une image violente, un beau vers plein d’ombre et de vague, une harmonie trouble, une sonorité rare, le mystère d’un mot somptueux et insignifiant, agissent à la façon d’un alcool et introduisent dans l’organisme même des habitudes de sentir et de penser qui n’auraient pas trouvé d’accès par les voies de la raison. Accueillir une révolution dans l’art poétique et en goûter la nouveauté, c’est se familiariser avec l’idée de révolution tout court et, bien souvent, avec les rudiments de son vocabulaire. En outre, le commerce d’une certaine poésie habitue l’esprit au mépris du sens exact des mots, aux idées floues, aux vagabondages métaphysiques et à tous les hasards de l’impressionnisme verbal. La soumission au prestige des mots ne dispose guère aux rigueurs de la logique dont l’instrument s’altère peu à peu. Comment raisonner juste quand on n’est plus sûr du sens des mots qu’on emploie ? Quand toute une littérature nous incite à penser avec notre peau, avec nos mains, avec nos pieds ? Quand, forçant un mouvement qui nous est déjà naturel, nous prenons pour des pensées les dérèglements d’une sensibilité pourrie de poésie et de littérature ? Ah ! Monsieur, on ne se méfiera jamais assez de la poésie. Je parle de la vraie, celle qui consiste à dire des choses fausses ou à ne rien dire. Elle prépare immanquablement le règne de la confusion, de l’anarchie, et de toutes les déviations mentales et sentimentales. Ennemie numéro un du confort intellectuel, elle l’est aussi, par voie de conséquence, du confort matériel.

— En somme, votre confort intellectuel est bien ce que je pensais : une arme de défense de la bourgeoisie.

— C’est vrai, mais il est en même temps une hygiène. Notez que la Russie soviétique pratique cette hygiène-là avec vigilance. En France même, nos écrivains communistes sont depuis longtemps très ouverts à la notion de confort intellectuel. Ils savent que la poésie est un alcool et que moins on en prend, mieux on se porte. Ils ont compris que la vie est une chose et que la littérature en est une autre. Bien entendu, leur confort intellectuel ne peut pas être le mien. Ce qui n’est pour eux qu’une hygiène est pour moi bien davantage : un humanisme.

— Oh ! oh ! dis-je.

— Parfaitement, un humanisme. Je ne m’étonne pas de vous voir sourire. Vous êtes du parti des littérateurs, vous croyez que tout ce qui est étrange, original, singulier, violent, mystérieux, troublant, est une bonne pâture pour les hommes et que toute acquisition de la sensibilité constitue un enrichissement. C’est une extraordinaire naïveté. Est-ce que vous croyez aussi que les fruits de la terre sont tous bons à manger et qu’il n’en existe pas d’indigestes, ni d’empoisonnés ? Certainement non. Vous avez peut-être des goûts très libres en matière de cuisine, mais vous admettez sans discussion la valeur d’un répertoire alimentaire écartant les plantes vénéneuses ou dépourvues de vertu nutritive. Si vous vous promenez en forêt à l’automne, vous ne mordez pas dans n’importe quel champignon sous prétexte qu’il est d’une couleur étrange ou même d’une saveur agréable. Le confort intellectuel consiste justement à prendre des précautions et des assurances contre certains aliments qui, en dépit de leurs très réelles séductions, peuvent être un poison pour l’intelligence et la sensibilité. Il n’est donc pas difficile d’imaginer comment il peut devenir un moyen très efficace de perfectionnement.

— Mon cher monsieur Lepage, je vous vois venir. Vous allez me dire que vous êtes pour les censures.

— Je n’y pense même pas. Est-ce qu’il y a besoin d’une censure pour empêcher les gens de manger des frelons, des géraniums ou des champignons vénéneux ? Du moment où nous avons le sens du confort intellectuel, nous n’avons que faire d’une censure. Nous éliminons de nous-mêmes ce qui nous paraît devoir constituer pour nous un danger. La difficulté, penserez-vous, est précisément de distinguer entre la littérature saine, tonique, nourrissante, et la littérature vénéneuse ou débilitante. Eh bien, non, il n’y a là aucune difficulté. Dans une société qui fonctionne comme un organisme robuste, l’élimination se fait toute seule. Voyez le XVIIe siècle français. Il a eu ses décadents, mais ce ne sont pas eux qui ont façonné l’esprit du siècle. En revanche, le XIXe s’est laissé déborder peu à peu par un laisser-aller poétique dont les ravages, pour être souterrains, n’en étaient pas moins profonds. Il est juste de souligner que les poètes nouveaux, avant de triompher, ont eu à vaincre une résistance énergique. La bourgeoisie, consciente des dangers qui menaçaient ses privilèges et son existence, accueillait avec une hostilité intelligente et brutale les raffinements littéraires qui lui semblaient propres à transporter des notions subversives. Elle jugeait un peu lourdement, mais ce n’était pas si mal. Après tout, la littérature est chose humaine. Les réactions qu’elle provoque chez un notaire ou un épicier en gros ont une valeur hautement humaine. Que l’épicier pâlisse de dégoût à la lecture d’un vers de Baudelaire, sa pâleur m’est un enseignement plus précieux que la rhétorique d’un critique patenté. Hélas ! La bourgeoisie ne comptait pas que des notaires et des boutiquiers. Elle avait son élite ou soi-disant telle : banquiers, avocats distingués, grands affairistes, opulentes familles, jeunesse dorée, cent mille francs de rente, tout un monde de grands bourgeois cherchant à se distinguer des moyens, à faire briller leurs fortunes, leurs talents, leurs épouses. La poésie faisait partie du train de vie, elle bourdonnait dans les salons, s’infiltrait dans les têtes vaniteuses. « Ni ducs, ni pairs, disaient les avocats, financiers et autres faiseurs d’argent, nous sommes l’aristocratie de l’esprit et la preuve, c’est que nous savons par cœur le Lac, la Nuit d’Octobre et Une Charogne. La preuve encore, c’est que nous aimons les cathédrales gothiques, la mer immense, les clairs de lune, les ruines pensives, l’infini de la douleur, les solitudes sauvages, les majuscules. » Le notaire et l’épicier avaient beau montrer les dents à la poésie nouvelle, ils étaient débordés par en haut. La bourgeoisie fermait mal. Le fils du notaire allait en classe chez les Jésuites, mais il y coudoyait le fils de l’avocat, qui lui passait Alfred de Musset. Ainsi se pervertissait toute une belle jeunesse qui, autrement, n’eût demandé qu’à être dure avec les pauvres et à vivre quiètement de ses privilèges. « Ah ! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie », disait le poète. Est-ce que c’est une chose à dire à un jeune homme de bonne famille ? Le cœur ! Le génie ! Voilà pourtant de quoi s’entretenaient les enfants des riches, il y a cent ans. Et on s’étonne aujourd’hui qu’il soit si difficile de vivre de ses rentes. Mon père me le disait souvent : « La poésie est bonne pour les pauvres. » C’était un homme d’autant de cœur que d’esprit. Je me souviens qu’il avait coutume de dire également : « Les pauvres sont faits pour sentir, les riches pour comprendre et en abuser raisonnablement. » Cher papa. Comme il voyait juste. Mais les riches sont trop souvent insatiables. Il ne leur suffit pas d’être installés dans leurs abus et d’en jouir avec lucidité. Il leur faut encore le frisson du pauvre. C’est un luxe qui finit par leur coûter cher et, en premier lieu, leur confort intellectuel.

— Votre notion du confort intellectuel me paraît maintenant très intelligible, mais comme ce confort comporte essentiellement un choix, j’aimerais avoir quelques précisions à ce sujet. Faut-il croire que toute poésie est inconfortable ? Sinon, laquelle convient-il de rejeter ? Et la prose, quel sort lui faites-vous ?

— En principe, répondit M. Lepage, je suis contre toute poésie. Je ne crois pas qu’il y en ait de profitable. On a pu dire que l’histoire est un boulet que l’humanité traîne derrière elle. Je crois que la poésie est un boulet plus lourd encore. Sous des aspects séduisants, elle cristallise des modes de vivre, de sentir et de raisonner, qu’elle perpétue dans des époques où ils n’ont rien à faire. Qui peut dire ce que le chauvinisme et le militarisme français doivent à Corneille, Béranger, Hugo, Déroulède ? Et le césarisme à Cinna ? Plus généralement, est-ce que la tragédie classique et la poésie épique ne sont pas une constante exaltation de l’orgueil, du geste vain et de toute espèce de sentiments excessifs qui mèneraient facilement un homme en Cour d’Assises ? Moi, je vous dis que la poésie est un fléau. Tenez, je vous parlais de chauvinisme, mais au XVIIIe siècle, c’est un fait que le nationalisme allemand est né d’un mouvement poétique et, c’est là le plus édifiant, en réaction contre le classicisme français. Naturellement, personne n’ira jamais penser que Racine et Lessing sont, pour une bonne part, responsables des conflits désastreux qui ont opposé leurs deux peuples. Poésie aussi, l’imbécile chauvinisme français. Un couplet qu’on s’en va chantantEfface-t-il la trace altièreDu pied de nos chevaux marqué dans votre sang ? Non, un couplet n’efface pas de telles images, il les éternise et il en fait surgir de nouvelles, toujours plus violentes, plus suggestives. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les méfaits de la poésie. Le genre élégiaque et ses sous-produits, par exemple, en coupant obstinément l’amour de ses bases physiologiques, en le réduisant à n’être jamais qu’une vapeur de mélancolie, une appétence de séraphins, auront engendré bien des misères, des désordres, des désespoirs. Mais n’y pensons pas trop et gardons-nous de généraliser à l’excès. Après tout, je n’en veux pas à l’existence de la poésie. Quels que soient ses inconvénients, ses dangers, elle est pour chacun de nous un besoin et je ne peux pas oublier non plus qu’elle répond avec bonté à toutes les questions que nous sommes impuissants à formuler. Vive donc la poésie, du moins celle qui ne détruit pas notre confort intellectuel. C’est vous dire que je distingue entre la bonne et la mauvaise. La meilleure, l’irréprochable, à mon sens, est celle des Grecs, des Latins, des Anglais, des Allemands et de tous les peuples étrangers, anciens et modernes. À mes yeux de Français, toute poésie étrangère a le mérite d’apaiser certaine soif de mon cœur et de mon esprit sans user les mots de ma langue maternelle, sans altérer dans ma faible tête ni affaiblir la valeur d’un vocabulaire dont j’ai besoin pour vivre bien. En espagnol ou en anglais, je peux m’offrir les excès poétiques les plus corsés, me saouler des auteurs les plus abscons comme les plus ténébreux, m’enchanter à toutes les hardiesses, à tous les triturages et subversions de mots. Je ne dis pas que cet exercice soit sans danger, mais au moins, une fois le livre fermé, je retrouve intact l’outil avec lequel je pense et je m’exprime. Si le jardinier me dit : « Je plante des haricots », je n’irai pas douter du sens de ses paroles pour les avoir lues dans l’acception détournée où les aurait prises quelque poète français. – Voilà ce que je sauve en ne lisant que des poètes étrangers. Malheureusement, je ne connais en fait de langue que la mienne. Il me faut donc lire les poètes français et je choisirai naturellement ceux qui s’expriment sans ambiguïté. Des poètes tels que Corneille, Racine, Chénier, ne se servent de la langue française que conformément à l’usage établi et toute liberté prise à l’égard de cet usage leur eût semblé une faute, un solécisme. L’idée de détourner un mot de sa signification communément admise ne leur viendrait pas plus que d’appeler un homme par le nom d’un autre. Un Allemand, s’il apprend à lire le français dans Corneille, aura, du même coup, appris à comprendre Molière ou Chénier. En somme, les poètes classiques usaient d’une langue démocratique, celle de tout le monde. Ce n’est pas qu’ils aient ignoré la valeur poétique des mots ou, comme on dit maintenant, leur pouvoir magique, et les œuvres qu’ils nous ont laissées en témoignent, mais il ne s’agit jamais d’un jeu gratuit, car ils considèrent les mots comme étant avant tout les matériaux de l’idée. Ils tiennent la clarté pour une vertu primordiale de la poésie et ne sacrifient pas l’expression à la recherche d’un obscur inexprimable. On n’en voit aucun affecter de dire plus que les mots ne signifient ou de détenir dans sa petite cervelle tout un monde de mystères. Leurs œuvres, quelle qu’en soit la valeur, sont toujours loyales. Je veux dire que les mots qu’elles contiennent, le lecteur peut lui-même les utiliser pour écrire et parler sans courir le risque d’être mal compris ou de penser de travers. Tout compte fait, les garanties qu’exige d’un poète notre confort intellectuel sont des plus réduites. C’est là un strict minimum sans lequel la tâche d’un éducateur est impossible, à quelque échelon que ce soit. Qu’en dites-vous ?

— Vous avez raison, acquiesçai-je. Nul ne songe d’ailleurs à nier la nécessité d’un langage intelligible et il semble que chacun s’y soumette volontiers. J’ose dire que, jusqu’à présent, vous ne vous êtes pas risqué beaucoup, et que votre jugement n’a rien d’original.

— Pourquoi voulez-vous qu’un jugement soit original ? Pensez-vous qu’il en serait meilleur ?

— Non, mais c’est que je vous attends à la poésie inconfortable. Je doute que vous puissiez la condamner avec des raisons aussi simples.

— C’est pourtant ce que je vais faire, affirma M. Lepage. Ne vous attendez pas à un cours de littérature, ni à des découvertes. Je me bornerai à dire ou plutôt à résumer ce que chacun sait.

Il mit une bûche dans l’âtre et nous servit à boire.



III

— Les propos que je viens de tenir sur la poésie classique vous auront certainement averti de mes sentiments à l’égard du romantisme. Je dois dire que par romantisme, j’entends bien moins cette poussée lyrique du début de l’autre siècle, qu’un grand mouvement de dénaturalisation du langage, entrepris par la jeune école des Hugo, Musset, Dumas père, et dont les promesses se sont accomplies avec le surréalisme et ses héritiers. Pour moi, nous nous trouvons, en 1945, à l’apogée du romantisme, à moins qu’il ne soit promis à des triomphes encore plus éclatants, et c’est bien possible. A l’origine, les poètes romantiques étaient bien loin de ces perspectives. Toutefois, ils manifestaient un penchant certain pour le vague, le nébuleux, les superlatifs et les outrances où les contours de la pensée s’estompent aisément. Ils se plaisaient aux effusions, aux confidences, aux gémissements, aux incantations et usaient volontiers des mots qui, sans rien signifier de fixe ni d’exact, font surgir des brouillards et des drapés métaphysiques : Dieu, le ciel, l’âme, la douleur, la liberté, le poète, la mer, la beauté, la nuit, le rêve, l’ennui, les ténèbres, l’amour, le cœur, etc… Moins respectueux qu’amoureux de la langue, ils commencent à la caresser et à l’aimer pour elle-même sans se montrer très attentifs à son contenu. À vue de nez, le mal ne paraît pas très profond. Un notaire de bon sens et d’un peu de lettres devait être choqué par le bariolage verbal de certaines œuvres romantiques, par leurs épanchements souffreteux, leur égocentrisme impudique et leurs attitudes excessives. Ce foisonnement d’entités, de divinités spongieuses (la femme, la beauté, la solitude) où on essayait de l’attirer lui causait un vague malaise, mais il ne pouvait pas soupçonner que les moyens d’expression étaient déjà frelatés. Quand on lit les premiers romantiques, on a l’impression de les suivre facilement, de mouler à chaque instant sa pensée à la leur. Pourtant, ces ravages sont déjà sensibles. Bien qu’ils soient dilués dans une certaine facilité généreuse, il suffirait d’un peu d’attention pour les déceler. Mais c’est à la lecture de Baudelaire, dont l’œuvre poétique est déjà un aboutissement et un condensé du romantisme, que cette misère apparaît avec évidence. Vous ne me croyez pas ? Nous allons, ensemble, jeter un coup d’œil sur les Fleurs du Mal.

M. Lepage quitta son fauteuil et s’en fut à l’autre bout de la pièce ouvrir une armoire vitrée qu’il appelait l’armoire aux poisons. Il en revint avec un exemplaire des Fleurs du Mal.

— J’aurais beau jeu, dit-il en se rasseyant, de choisir l’une de ses œuvres les plus médiocres où éclatent l’indigence et le mauvais goût. Ce ne serait ni loyal, ni concluant. Nous retiendrons donc l’un de ses poèmes les plus célèbres, consacrés et révérés par sa postérité.

Ayant examiné ensemble la table des matières, nous tombâmes d’accord sur La Beauté. Mon hôte me pria de lire le sonnet à haute voix.


La Beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;
Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

— Admirable, dis-je. C’est vraiment un des plus beaux.

— Heureux de vous l’entendre dire. Nous allons maintenant l’éplucher un peu. Voyons le premier vers : Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. Ça ne veut rien dire. Un rêve de pierre peut être beau ou laid. Donc, pour nous faire connaître la Beauté, l’auteur la compare à une chose vague, indéterminée, dont la notion nous est encore plus incertaine que celle de l’objet à connaître. Ce premier vers est un assemblage de mots qui ne nous apprend absolument rien. Passons au deuxième : Et mon sein où chacun s’est meurtri tour à tour… Je veux bien que « meurtri » soit figuratif, mais il rappelle fâcheusement la comparaison du premier vers et impose abusivement l’image d’un sein en pierre. Je relève dans ce second vers une faute magistrale qu’il faut bien appeler solécisme. « Tour à tour » signifie en effet l’un après l’autre ou alternativement. On n’est pas plus fondé à écrire « chacun s’est meurtri tour à tour » que « chacun s’est meurtri à tour de rôle ». Il aurait fallu dire : « où chacun s’est meurtri à son tour ». Qu’une faute de cette dimension ait trouvé place dans un sonnet aussi corseté, voilà qui est regrettable, mais le plus fâcheusement significatif est qu’aucun de ses innombrables admirateurs n’ait, à ma connaissance, relevé cette énormité. Passons aux deux vers suivants : Est fait pour inspirer au poète un amourEternel et muet ainsi que la matière. N’oublions pas que c’est le sein de la Beauté qui inspire cet amour. Ç’aurait pu être le visage, le dos, les cuisses ou l’ensemble, mais c’est le sein. Il doit y avoir à cela des raisons que nous ne connaîtrons pas et il faut nous contenter de l’affirmation gratuite. L’amour inspiré par ce sein est « éternel et muet ainsi que la matière ». Rien à dire contre éternel, sinon que le mot, qualifiant un amour, est peu signifiant. En revanche, il n’y a pas de raison valable pour que l’amour du poète soit muet. Tout le monde sait bien que les poètes sont très diserts sur ce point et Baudelaire le sait mieux que personne puisque pour sa part, il dédie un sonnet à la beauté et, ailleurs, un hymne. « Muet ainsi que la matière », est-il dit. Matière est un mot d’une portée bien générale pour une telle comparaison. En fait, dans le bon langage ordinaire, on dit muet comme une carpe, comme la tombe ou comme une pierre. Ce rapprochement d’amour et de matière, lourdement chevillé, est une recherche inutile et, à vrai dire, il eût mieux valu s’abstenir de toute comparaison. Mais matière vous a un fumet philosophique des plus tentants. Voyons le second quatrain : Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris. Que la Beauté trône, j’y consens, mais dans l’azur ? Et ce sphinx incompris est-il assez platement redondant ? Sans compter que là non plus, la comparaison ne s’impose pas irrésistiblement. Passons. J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes. Je sais ce que sont un cœur de boue, un cœur de pierre, un cœur d’artichaut, mais je vous défie de me dire ce que c’est qu’un cœur de neige. Est-ce pureté, froideur, indifférence, inviolabilité ? Nous n’en saurons rien. Quant à la blancheur des cygnes, il s’agit très probablement de la couleur de la peau. Imaginez un corps blanc comme le plumage des cygnes. Ce serait assez dégoûtant. D’autre part, ce que nous savons de Baudelaire nous permet d’avancer qu’il avait peu d’inclination pour ce genre de peau. Mais il a suffi que cet assemblage de mots lui semble d’un effet heureux et il a renié ses préférences. Et voici maintenant ce fameux vers tant admiré, tant célébré : Je hais le mouvement qui déplace les lignes. C’est absurde. Quelque idée qu’un poète se fasse de la beauté, il ne peut refuser de la voir dans le mouvement, dans la vie, dans le déplacement des lignes. Et Baudelaire moins que tout autre, lui qui a aimé la danse. Aucun doute, il a été victime de l’expression « beauté sculpturale » que lui a suggérée le premier vers. À mon avis, c’est très grave, car si les poètes, non contents de chercher à nous envoûter par des artifices de langage, se laissent eux-mêmes surprendre par des expressions toutes faites, le risque de confusion devient extrême. Que faut-il penser maintenant du vers suivant ? Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Celui-ci aussi doit tout à « beauté sculpturale ». À qui en douterait, je conseillerais de lire attentivement les Fleurs du Mal où il apparaît que le dogme de l’impassibilité de la beauté n’est baudelairien que par accident. Vous objecterez qu’un sonnet constitue un tout, qu’il n’est pas loyal de se reporter ainsi à d’autres œuvres de l’auteur et que celui-ci peut très bien dire noir dans un poème et blanc dans un autre sans mériter le reproche d’incohérence. Je l’admets – quoiqu’à contre-cœur, parce qu’enfin, l’idée que se fait un poète de la beauté passe pour être des plus importantes et doit lui tenir en tête un peu plus que le temps d’écrire un sonnet. Mais j’y pense, que représente cette Beauté qu’on nous décrit ici ? une croyance ou une vision ou une préférence du poète ? ou bien une figure à la mode, simplement ? Pensez-y avant de vous endormir. Les poètes, devant mes grandes attitudes… Qu’est-ce que c’est que des grandes attitudes ? Vous paraissez gêné pour le pauvre Baudelaire et je vous comprends, mais ce n’est pas notre faute si ces grandes attitudes, venant après ce que nous avons vu, font irrésistiblement penser au photographe et à quelque reine de mi-carême. Mais je n’ai pas à lui en vouloir d’être pompier. Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments… Pas d’objection à ce vers-là non plus. Il est faible, il est plat, mais ce n’est pas la question. Tout de même, il est juste de noter qu’il ne signifie rien de précis. Consumeront leurs jours en d’austères études… Joli, mais bien exagéré. Ces façons de parler ne s’ajustent pas du tout à la réalité. Elles visent à donner du poète une image dramatique, éminemment fausse, et font de lui une espèce de prêtre-sorcier qu’il est en effet devenu dans nombre d’imaginations. Observez aussi que « les grandes attitudes » sont la cause de cette consomption et dites-moi pourquoi si vous pouvez. Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants, De purs miroirs qui font toutes choses plus belles… Notez le « car » qui exprime un rapport de causalité. Vous trouvez naturel que la fascination exercée par les yeux de cette Beauté sur de dociles amants contraigne ceux-ci à d’austères études ? Vous voyez là un enchaînement aussi nécessaire que tendrait à nous le faire croire le « car » ? Pour moi, c’est simplement du charabia. Et les purs miroirs qui font toutes choses plus belles, est-ce que ça a un sens ? De ce que la beauté existe, il ne s’ensuit pas que les choses laides se trouvent embellies. On attendrait même plutôt le contraire. Vu à côté d’une jolie femme, un laideron paraît encore plus laid, tout le monde sait ça. En écrivant ce vers que je me plais à reconnaître prestigieux, le poète en a certainement pesé le sens et il n’a pas pu lui échapper qu’il péchait contre la logique, l’évidence. À moins qu’il n’ait écrit sans réfléchir. Les deux hypothèses sont troublantes. Allons, finissons-en. Voici le dernier vers : Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! D’abord, j’aimerais savoir ce que c’est que de larges yeux. Supposez qu’on vous dise d’une femme : « elle a l’œil large. » Qu’est-ce que vous comprendrez ? Cela ne peut vouloir dire qu’elle a de longs yeux puisque, dans l’ordre des dimensions, la longueur est le contraire de la largeur. De grands yeux ? Non plus, car l’adjectif large ne peut pas, comme l’adjectif grand, exprimer le plus ou moins d’étendue d’une surface. Reste que large mesure un écart remarquable entre la paupière supérieure et l’inférieure. C’est ce que l’on exprime couramment en disant de quelqu’un qu’il a de gros yeux ronds ou en boules de lotos. Aucun doute, ce n’est pas là ce qu’a voulu dire l’auteur. Alors ? Eh bien, rien. L’auteur a posé là un mot vide de sens. Pour ce qui est des « clartés éternelles », je ne suis guère moins embarrassé. Lorsque Corneille fait dire à Polyeucte : « Éternelles clartés ! » nous savons de quel ordre sont ces clartés, même si, n’étant pas touchés par la grâce, nous sommes incapables de nous les représenter. Dans le sonnet qui nous occupe, impossible de préciser s’il s’agit d’une lumière spirituelle ou d’un certain éclat du regard qui ajouterait à la beauté de la Beauté. « Éternelles », mot spécifiquement vague, mais qui appartient à l’arsenal de la spiritualité, ferait pencher pour la première supposition, mais le rayonnement spirituel implique une sorte de générosité qui ne s’accorde pas avec la majesté glacée de la Beauté. Qui sait même si ces clartés ne seraient pas de très baudelairiennes clartés de l’Enfer ? Bref, nous finissons en plein vague. Après avoir, tout au long de son sonnet, prodigué les non-sens, les absurdités, les obscurités, les impropriétés, les imprécisions, le poète termine sur une apothéose de flou. Et voilà comment on torche une œuvre impérissable, en coulant des sottises dans un moule assez beau, mais non pas irréprochable.

M. Lepage referma le livre et me demanda si je croyais que ses critiques fussent exagérées ou déloyales. Je le rassurai poliment, mais je maintins que le sonnet était beau.

— Est-ce que je dis le contraire ? Pour que tant d’âneries accumulées en si peu de vers transportent d’aise les gens de goût, il faut bien qu’elles leur soient offertes sous une apparence séduisante. On ne comprendrait pas, s’il en était autrement, l’influence qu’a exercée Baudelaire sur les générations qui l’ont suivi. Influence n’est du reste pas assez dire. Il a exercé sur les esprits une véritable fascination et je le tiens pour le plus funeste de nos poètes. Toutes ces sottises que nous venons de relever, on en trouverait à peu près l’équivalent dans les romantiques qui l’ont précédé, mais il y avait chez ceux-ci une certaine candeur, une générosité de cœur et de langue et une abondance qui en atténuaient la portée. Dans leurs œuvres circule un courant de vie qui entretient chez le lecteur le goût et le sens de la vérité. La tristesse y est encore chaleureuse et la joie, le bonheur de vivre, la gaieté même n’en sont pas absents. Baudelaire, lui, est terriblement sérieux. Il a une façon contractée, avare et pontifiante de distiller ses poèmes, et les mots les plus creux, les propositions les plus dépourvues de sens, il les assemble, il les guinde, il les sangle avec une économie et une assurance sentencieuses qui font croire à des paroles définitives, sur lesquelles il n’y a pas à revenir. Quand un garçon de vingt ans lit aujourd’hui le Rolla de Musset, il ne marche pas. Cette grande machine romantique est trop délayée, trop lâche pour qu’il n’en voie pas les faiblesses et les ridicules. Mais Baudelaire ne laisse pas le temps de penser. Il a une manière concentrée et un ton péremptoire qui masquent l’inanité des mots. Tenez, rouvrons les Fleurs du Mal. Voici l’Homme et la Mer. Rassurez-vous, je me bornerai à en lire le premier vers : Homme libre, toujours tu chériras la mer. Affirmation péremptoire et gratuite. Un homme libre peut très bien détester la mer. Voyons maintenant les Chats. Le sonnet commence ainsi : Les amoureux fervents et les savants austèresAiment également en leur mûre saison Les chats puissants et doux… Je vous le demande, pourquoi les amoureux et les savants aimeraient-ils nécessairement les chats et pourquoi en leur mûre saison ? Moi, ça me fout en colère quand je pense que tout ce qui se pique en France d’être cultivé, vénère de semblables imbécillités. Que voulez-vous que les gens, et en particulier les jeunes, retirent de la lecture de Baudelaire ? Ils y apprendront à penser faux, et les plus avisés à penser que la vérité n’a pas d’importance, comptant seule la manière dont est tournée une phrase ou un vers. C’est ce qui n’a pas manqué de se produire. Et dire que sans ce misérable, le romantisme français serait probablement mort de n’avoir plus rien à dire. Mais Baudelaire lui a pris le pire : ses ténèbres, ses hiboux, ses pierres tombales, ses corbillards, ses gouges et ses diableries. De tout cela, il a fait un concentré, un jus noir ne contenant rien de plus que ce qu’il y a mis et qui est pourtant notre nourriture d’aujourd’hui. Le romantisme…

— Monsieur Lepage, pardonnez-moi si j’ose vous interrompre, mais je vous prends en flagrant délit d’exagération. En réalité, le jus noir dont vous parlez ne constitue qu’une infime partie de notre nourriture, et vous méritez vous-même le reproche que vous faites à Baudelaire de gratuité et d’imprécision.

— Je n’ai pas voulu dire que les Fleurs du Mal étaient devenues notre bible nationale. Ce serait, en effet, très exagéré. Vous m’accorderez pourtant qu’elles occupent dans notre littérature poétique une place de tout premier plan. Je suis sûr que si on organisait un référendum dans notre jeunesse à lunettes pour lui demander de désigner le plus grand poète français, Baudelaire l’emporterait à une forte majorité. Et je dis qu’il est devenu notre nourriture parce qu’il a appris, d’une part, au public plus ou moins lettré à lire sans comprendre, d’autre part à nos modernes poètes à écrire sans souci d’être compris. Pour moi, c’est lire sans comprendre que de s’enchanter aux cadences et aux sonorités d’un texte sans égard à la signification des mots, ce qui est, nous l’avons vu, le cas des lecteurs de la Beauté ou des Chats. Les gens qui n’ont pas un mouvement de refus ou d’indignation en lisant les vers déjà cités : Les amoureux fervents et les savants austèresAiment également en leur mûre saison Les chats puissants et doux… ces gens-là, combien nombreux, sont mûrs pour se satisfaire aux pires insanités. Ils ne sont pas tout à fait dupes. Parfois, relisant tels vers de Baudelaire, ils ne sont pas sans s’apercevoir que quelque chose échappe à leur compréhension, mais ils se refusent à ergoter comme je l’ai fait tout à l’heure et passent outre avec une mauvaise conscience. Aussi sont-ils débordants de gratitude et d’enthousiasme pour ceux de nos poètes qui, jouant franc jeu, renoncent délibérément et ostensiblement à être intelligible.


IV

Le lendemain, comme nous reprenions l’entretien, M. Lepage en vint à me dire :

— Si Baudelaire a connu depuis sa mort une extraordinaire fortune, s’il continue à commander la sensibilité de nos élites bourgeoises, croyez qu’il le doit beaucoup moins à ses dons poétiques qu’à ses péchés contre la langue et à sa malhonnêteté verbale, pour ne rien dire de son mauvais goût. Ses enchantements macabres, nuiteux et fuligineux, qui assurent sa gloire, ne sont pas les seuls dont se puisse enorgueillir la littérature française. Dans le genre cauchemardesque, la poésie des Chants de Maldoror est allée beaucoup plus loin avec beaucoup plus de tenue et a délivré toute une région du rêve et de la fantasmagorie la plus douloureuse, la plus hagarde, qui aurait dû faire oublier les Fleurs du Mal. Pourtant, Lautréamont est très peu lu, presque inconnu à l’heure actuelle. Le surréalisme, qui l’a hautement revendiqué comme un précurseur, ne lui devait rien et ne pouvait rien devoir à un poète chez lequel le rêve, la fantaisie, l’invention, vont toujours de pair avec le souci de la construction et du métier rigoureux. Lautréamont a pu fournir des « sujets » à quelques peintres surréalistes. Il n’a pas eu de postérité poétique. Et si vous voulez savoir pourquoi il n’a obtenu de notre époque que quelques marques extérieures de respect, relisez-le. Vous verrez qu’il écrit honnêtement et qu’il donne aux mots leur valeur exacte. Il n’en faut pas plus…

Ici, j’interrompis M. Lepage pour lui demander si la lecture de Lautréamont lui paraissait compatible avec le souci du confort intellectuel.

— Je ne la recommanderais pas à un fils de famille, me répondit-il. Une manifestation d’indépendance artistique, même si elle n’est pas en soi un danger, risque d’incliner les esprits vers la recherche du singulier et contient toujours un de ces détestables germes mystiques dont le développement, échappant au contrôle de toute institution solide et prudente, amène bien souvent des désastres. Mais enfin, en ce qui concerne Lautréamont, je me montrerais plutôt libéral. Après tout, le péril ne réside pas essentiellement dans les imaginations débridées ni même dans les idées fausses. Je n’ai jamais été un ennemi du lyrisme, fût-il un peu sombre, un peu trouble et j’y verrais plutôt quelque chose de sain, une espèce de mouvement sportif de la sensibilité. Pour les idées fausses, nous les sécrétons si naturellement, si abondamment, qu’il serait vain de s’en effrayer. Elles vont et viennent dans nos têtes comme les microbes dans l’organisme. Vaccinés au départ par une solide éducation, nous trouvons encore des secours efficaces dans la société de nos chers parents, dans celle d’un milieu bien choisi, dans les conseils de monsieur le Curé, dans la lecture des bons journaux et des bons auteurs. Les idées fausses ne sont d’ailleurs pas toutes mauvaises. Il en est d’utiles. Non, voyez-vous, le vrai péril, on ne le répétera jamais assez, est dans la confusion du langage. Quand les mots se mettent à enfler, quand leur sens devient ambigu, incertain, et que le vocabulaire se charge de flou, d’obscurité et de néant péremptoire, il n’y a plus de recours pour l’esprit. On ne pèse pas avec des faux poids ni avec de fausses balances. Est-ce que la plupart des mots sur lesquels nous vivons aujourd’hui, ceux qui nous servent à exprimer notre position d’homme par rapport aux autres hommes, ne sont pas faussés, dénaturés ? Quand je prononce devant vous les mots liberté, peuple, bourgeois, socialisme, révolution, démocratie, pouvez-vous vous flatter de comprendre ce qu’ils signifient pour moi ? Mais aujourd’hui, on ne se soucie guère de mettre les points sur les i, ni de comprendre son interlocuteur. On peut, sur n’importe quel sujet, disputer savamment et subtilement sans rien dire d’intelligible et certes, il en a toujours été ainsi, mais maintenant, on emploie les mots à contre-sens, on les substitue les uns aux autres, on en change le contenu selon l’humeur du moment et personne n’y prête attention, tout fait ventre. La semaine dernière, j’étais à Paris à une exposition de peinture et j’ai entendu X…, l’illustre académicien et grand écrivain s’écrier devant un tableau : « Cette petite toile est une chose inouïe ! » Et pourquoi pas ? J’ai bien entendu dire par Mme de G…, qui tient salon littéraire : « J’ai rarement vu une voix aussi prenante. » Tenez, hier soir, après dîner, je relisais un morceau des Nourritures Terrestres et j’ai fait cette découverte au bas de la page 73 : « … Hilaire qui me départissait l’an d’avant de ce que mon humeur avait… » Je ne suis pas un cuistre, je n’irai pas faire grief d’une minute d’absence à un écrivain qui se recommande justement par la pureté et l’exactitude de son style. Ce qui me paraît significatif, c’est que des dizaines et des dizaines de milliers de lecteurs fervents, au nombre desquels nos plus brillants lettrés, aient lu ce passage-là sans y relever le barbarisme, le solécisme et le faux-sens qu’il contient. Le fait est d’autant plus remarquable que Gide n’a pas manqué d’ennemis et des plus malveillants. Mais aujourd’hui, c’est bien ce que je disais, on ne se soucie guère du sens des mots, ni de leur valeur et quand on lit un livre, ce n’est plus que pour y chercher une petite musique ou un climat philosophique ou esthétique. Des foutaises, quoi. Et voilà où en sont les Français après cent cinquante ans de romantisme. Ils n’ont plus à leur service qu’une langue frelatée dont les incertitudes et les ambiguïtés ne les gênent d’ailleurs pas dans leurs radotages.

— Monsieur Lepage, il me semble que vous vous faites une montagne de peu. De tout temps, le sens des mots s’est altéré ou dévalué ou compliqué. Feuilletez un dictionnaire étymologique, vous constaterez qu’au cours des siècles, un grand nombre d’entre eux ont désigné successivement des objets différents. Quant aux incertitudes et aux ambiguïtés, consultez tout bonnement le Larousse, et vous verrez que la langue française ne manque pas de mots ayant chacun plusieurs significations. Ceci dit, vous affligerez-vous de ce que le sens de certains mots se soit récemment élargi ? Le fait que ces acquisitions nouvelles ne figurent pas au dictionnaire vous les rendrait-il suspectes ? Auriez-vous la religion des dictionnaires ?

— J’apprécie toute l’ironie de vos questions, répondit sombrement M. Lepage. Votre légèreté d’humeur m’enchante et je vous l’envie, mais l’autorité à laquelle prétendent les dictionnaires ne repose pas, comme vous semblez le croire, sur une simple convention. Nous vivons dans un monde où les problèmes de l’existence tendent à être des problèmes précis et où le besoin de références exactes, fixes, est évidemment primordial. Si le langage, qui est à la base de nos échanges, devient mouvant, s’il n’est propre qu’à exprimer des idées floues, des impressions vagues et s’il efface le contour des réalités dans une frange de brumes, nous allons au chaos à grands pas. Vous dites qu’au cours des siècles, le sens de certains mots s’est constamment modifié ou déplacé. Rien ne prouve que ces variations de la langue n’ont pas été dommageables aux Français qui les ont subies. Il est vrai que les époques de mysticisme auxquelles vous faites allusion s’accommodaient mieux que la nôtre d’un vocabulaire instable. D’autre part, il est permis de penser que ces apports et transports de sens, opérés par le concours de toutes les couches sociales du royaume, répondaient à des nécessités profondes. Je veux dire par là qu’ils n’avaient rien d’artificiel. Ce qui est grave, à notre époque, justement, c’est qu’ils sont le fait des littérateurs.

— Pourquoi, dis-je (car ses dernières paroles m’avaient piqué), pourquoi les littérateurs ne seraient-ils pas, eux aussi, les instruments de nécessités profondes, comme vous dites ?

— Vous ne me passez rien, dit M. Lepage, et je vous en suis reconnaissant. Je m’accuse humblement d’avoir parlé de « nécessités profondes », ce qui ne veut rien dire du tout et appartient au sous-sol de la métaphysique. Que voulez-vous, c’est une expression qu’on rencontre cent fois par jour dans les journaux et dans les livres et vous comprenez maintenant comment un esprit critique, bandé contre la sottise ambiante, finit par s’y fondre un jour ou l’autre. Pour les littérateurs, je voulais vous dire qu’ils se font un jeu de fausser les mots sans autres raisons que de convenance personnelle, par légèreté ou par désir de briller. Je vous parlais hier des abus commis par Baudelaire. Voulez-vous un exemple plus lourd ? Examinez la carrière du mot « bourgeois ». Elle est instructive.

— Allons-nous en faire l’historique ?

— Ce serait inutile. Prenons le mot tel qu’il était entendu au XVIIIe, à la veille de la Révolution. Socialement parlant, il désignait un homme de condition moyenne, n’appartenant ni à la noblesse, ni au clergé, ni au peuple des manuels. Esthétiquement, il désignait un être prosaïque, sans goût, enfermé dans l’exercice de sa charge ou de son négoce et dont les vertus les plus estimables n’auraient su faire un homme de bonne compagnie. Mais pris dans cette acception, le mot n’était employé que par la noblesse qui entendait ainsi souligner une distance entre les gens bien nés et la roture dorée. Rien n’était d’ailleurs plus injuste, car la poésie et l’intelligence n’avaient brillé en France que grâce aux fils de notaires et de boutiquiers. Au XVIIe siècle, par exemple, à côté des Pascal, Corneille, Molière, Racine et autres, la noblesse n’avait eu à produire qu’un esprit sentencieux comme le duc de la Rochefoucauld et des journalistes mondains tels que la marquise de Sévigné et le duc de Saint-Simon. Et au XVIIIe la roture était restée sans rival. Il aurait été logique et de bonne guerre qu’après avoir fait leur révolution, les boutiquiers et les notaires fissent justice d’un abus de langage qui leur causait le plus grand tort. Au contraire, l’abus allait s’enraciner et s’aggraver. Les romantiques, héritiers de la Révolution, prononcèrent eux-mêmes que le mot « bourgeois » s’appliquait non seulement aux indurations de la sensibilité et de l’entendement, mais aussi bien à la bassesse de cœur. Ainsi n’était-il plus comme autrefois l’expression d’un mépris de caste. D’autre part, il ne visait pas une catégorie de privilégiés et n’avait aucun contenu revendicatif. C’était une expression purement littéraire et tout aussi gratuite que son synonyme « philistin ». En somme, on avait simplement décrété que le qualificatif « bourgeois » s’ajustait à certains défauts. Mais par un curieux détour, on prit bientôt l’habitude de considérer ces mêmes défauts comme caractéristiques de la condition bourgeoise. C’était absurde. La sensibilité des êtres, leurs dispositions artistiques n’ont rien à faire avec les catégories sociales et les professions. Mais les mots, détournés de leur vrai sens, ont le pouvoir de mettre l’évidence en échec, et c’est ainsi qu’on a pu voir un Flaubert, qui passe pour un écrivain sérieux, définir le bourgeois comme étant l’antipoète. On ne s’étonnera donc pas si, par la suite, les crétins les plus avérés, du seul fait qu’ils portaient un sombrero noir et qu’ils fumaient des pipes à longs tuyaux, se sont crus, par essence, de mille coudées supérieurs à tout homme coiffé d’un chapeau melon. Depuis Flaubert, la lutte des classes a enrichi le mot bourgeois d’autres sens qui s’entremêlent et interfèrent avec les premiers, si bien qu’aujourd’hui, pour le comprendre très approximativement, il faut d’abord examiner la personne qui le prononce, évaluer ses moyens d’existence, deviner son passé, ses opinions politiques, ses goûts artistiques. Selon ces données et compte tenu de l’intonation, il est possible d’y reconnaître une intention ou un sentiment avec toutes les nuances qui vont de la considération à la haine et au dégoût. À remarquer qu’il n’est nulle part employé avec plus de mépris que dans la bourgeoisie, nulle part dans un sens plus foncièrement péjoratif. Ainsi peut-on entendre dire d’un Crésus de notre époque « qu’il est colossalement riche, mais pas bourgeois pour un sou, au contraire fin, sensible, cultivé ». Et d’un modeste fonctionnaire gagnant juste de quoi subsister : « Un esprit bourgeois, poussiéreux et rétréci. » Entendu de la sorte et visant un type d’humanité, le mot reste inséparable du sens, d’ailleurs incertain, que lui attribuent les ennemis de classe de la bourgeoisie. Pratiquement, il résulte de cette confusion que nombre de bourgeois ne se connaissent pas pour tels, en particulier ceux qui s’intéressent à l’art ou à la littérature ou qui font semblant. Victimes d’une illusion d’optique littéraire, ils sont persuadés qu’il a suffi de certains goûts plus ou moins sincères, de certaines affinités ou tournures d’esprit, pour les préserver des atteintes du mot ambigu et, en même temps, les retrancher de la catégorie sociale qu’il flétrit. Il existe, par exemple, des écrivains, bourgeois par leur famille, leur éducation, leur manière de vivre et auxquels l’idée ne vient pas qu’ils puissent l’être si peu que ce soit, simplement parce qu’ils ont des opinions politiques avancées ou qu’ils sont les champions d’une esthétique un peu hardie. D’ailleurs, qui pourrait les détromper ? Qui donc, aujourd’hui, oserait décider si être bourgeois est un fait ou une façon de sentir et de comprendre ? Mais vous-même, cher ami, qu’en pensez-vous ?

— Bien sûr que le mot est un peu ambigu et qu’il ne cerne rien de très précis. Pourtant, j’avoue l’employer très souvent et n’en éprouver aucune gêne. Je dirai même que je le trouve commode.

— Naturellement. Les mots vagues sont d’un usage très commode, mais il faut toujours en venir aux résultats. Dans le cas particulier, ils sont édifiants. Hypnotisée par un mot qui a fini par revêtir une sorte de mystère métaphysique, la bourgeoisie se reniant elle-même, proclame froidement qu’être bourgeois, c’est être une bête. Ne nous étonnons pas si, à présent, les poètes maudits épanchent leurs ivresses créatrices dans le giron des précieuses de l’industrie lourde et si les gens cossus dévorent les livres d’écrivains qui, pour leur plaire, les tournent en ridicule et leur promettent une fin ignominieuse. Est-ce que tout ça n’est pas d’un comique achevé ? Je sais bien que, pour ma part, si j’étais fils de plombier, sans sou ni maille, je m’en amuserais franchement. Mais j’ai du bien au soleil, moi. Je suis un bourgeois conscient qui tient à son confort matériel et à son confort intellectuel.

V

Au cours d’une promenade en forêt, M. Lepage m’entretint encore des mots et particulièrement des adjectifs dont le sens se relâchait tellement, disait-il, que les plus usuels seraient bientôt tous synonymes. L’étaient déjà, selon lui, la plupart de ceux qui nous servent, dans la conversation, à exprimer la valeur esthétique d’un objet. Ainsi des adjectifs : beau, joli, superbe, formidable, magnifique, épatant, étonnant, inouï, extraordinaire, etc…, sans compter les néologismes argotiques qu’affectionnent les bourgeois.

— Quand vous voulez vous extasier sur un poème ou sur un tableau, vous pouvez employer indifféremment l’un quelconque de ces adjectifs. Et si vous le faites précéder de la particule très ou d’un adverbe, le résultat cherché est le même. Vous le savez comme moi, le superlatif absolu ne signifie aujourd’hui à peu près plus rien. Si vous venez de voir un chef-d’œuvre ou un ivrogne en train de vomir dans le ruisseau, dites : joli, ou tout à fait joli, ou très beau ou inouï ou absolument inouï, et quelle que soit l’expression employée, vous êtes sûr de vous faire entendre de vos interlocuteurs. Faire entendre quoi ? direz-vous. Pas grand’chose. Il s’agit d’une vague émotion, la même pour le chef-d’œuvre que pour l’homme saoul, une émotion qu’un vocabulaire dégénéré et omnibus vous empêche de vous préciser à vous-même. Ces obscurs remuements dont on ne sait s’ils sont de la chair ou de l’esprit, nos élites bourgeoises n’en sont du reste pas peu fières, et il leur semblerait perdre beaucoup si elles y voyaient un peu clair. C’est justement pour que subsiste cette incertitude brumeuse, cette ignorance de soi-même, devenue un besoin et un opium, que tant de mots ont fini par perdre leur substance, tant d’adjectifs se gonfler de vent. Il importe avant tout de défendre et de perfectionner les habitudes de paresse d’esprit et les commodités de tout confondre, qui sont le résultat d’un siècle et demi de romantisme. Ce n’est pas en vain qu’une rhétorique vague et magnifique a célébré si longtemps, avec un égal enthousiasme, la beauté, la laideur, le chaotique, le bizarre, le monstrueux, pas en vain non plus que tant de poètes se sont défendu de contrôler leur inspiration. À présent, les gens distingués qui hantent les vernissages et font les réputations littéraires et artistiques auraient honte de justifier leurs préférences par des raisons et ils en sont du reste incapables la plupart du temps. Leur choix s’élabore dans une région de la sensibilité où l’intelligence n’a pas accès. Les impressions qui leur tiennent lieu de jugements sont si personnelles, si secrètes à eux-mêmes, et pour tout dire si incommunicables qu’elles n’ont pas besoin, pour s’exprimer, des ressources du langage. Au lieu de prononcer les mots formidable, inouï et autres consacrés, l’amateur de peinture pourrait se contenter de pousser un rugissement. Ce serait encore suffisant pour traduire ce qu’il éprouve d’indéfinissable, d’impossible à situer et qui n’a à mes yeux pas plus d’importance, s’il n’apporte rien à l’esprit, qu’une démangeaison au doigt de pied. À force d’être personnelles, de telles impressions finissent d’ailleurs par devenir parfaitement impersonnelles. Du moment où tout le monde les traduit par les mêmes qualificatifs, on n’est pas fondé à croire qu’elles diffèrent d’un individu à l’autre. En fait, notre bourgeoisie cultivée se montre peu curieuse de comprendre et ne se soucie guère que de sentir. En matière d’art et de poésie, par exemple, ses critères sont l’originalité, l’étrangeté et l’obscurité, toutes qualités qui sollicitent fort peu l’intelligence. Les œuvres qui se recommandent à son attention se distinguent en cela qu’il est à peu près impossible d’en expliquer les intentions autrement que par des mots vagues tels que profondeur, finesse, distinction, puissance, poésie, mystère et, bien entendu, la kyrielle des adjectifs équivalents à formidable.

— Vous êtes injuste, monsieur Lepage. Vous paraissez vouloir ignorer le reproche d’intellectualisme si souvent formulé contre la bourgeoisie cultivée, laquelle s’intéresse non seulement à la poésie et à la peinture, mais à la philosophie aussi.

— Pardonnez-moi, mais vous avez une façon de présenter les choses qui ne m’est guère favorable. Il vaudrait mieux dire que certains esprits se sont irrités de voir notre bourgeoisie cultivée porter aux nues des écrivains d’une subtilité un peu hermétique. Il est bien vrai que ces écrivains-là ont trouvé dans la bonne bourgeoisie un public enthousiaste, mais qui ne les lit pas. Vous parlez de l’intérêt que ce même public porte à la philosophie et sans doute faites-vous allusion à la fièvre suscitée chez les gens du monde par la révélation de l’existentialisme. Il faudrait ajouter que la révélation porte uniquement sur le mot existentialisme et non pas sur le contenu. Vous pensez bien que les gens du monde ont autre chose à faire que d’étudier une philosophie dont les propositions et la terminologie même exigeraient de leur part un effort héroïque de compréhension. À la vérité, ils y sont aussi peu préparés que possible. Le romantisme qui les imprègne, en les habituant à se satisfaire d’un contact sensuel avec l’univers et de formules incantatoires qui n’enferment aucune notion solide, les a détournés de l’effort de comprendre et la dégénérescence de leur vocabulaire a encore aggravé le mal. La bourgeoisie française d’aujourd’hui pense approximativement et paresseusement. Du reste, il n’y a pas besoin de se fatiguer la tête pour parler d’un poète hermétique dont l’œuvre n’est pas intelligible. En la lisant très attentivement, il est possible d’éprouver une impression vague qui défie tout effort d’analyse. Mais le plus simple est de ne pas la lire et d’en parler comme si on l’avait lue, en affirmant qu’il s’agit d’une chose absolument formidable. C’est ce que font la plupart des gens à la page, qui ne connaissent des œuvres que les titres. À l’étranger, un écrivain n’est connu que dans la mesure où il est lu. Il en va autrement en France où nombre d’écrivains d’une grande réputation et d’une grande autorité, n’ont jamais eu qu’un public extraordinairement restreint. Pendant des années, Valéry, dont le nom était pourtant sur toutes les lèvres, n’a connu que des tirages presque confidentiels. Ayant ainsi pris l’habitude de ne pas lire ses poètes favoris, je veux dire les abscons, les hermétiques, la bourgeoisie lettrée en est venue tout naturellement à ne plus lire ceux qui s’exprimaient dans une langue claire et aisément compréhensible qui contrariait à la fois sa paresse et sa conception de l’œuvre d’art. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, les poètes n’ont presque plus de lecteurs. Cela ne signifie pas que la fleur de notre bourgeoisie se désintéresse de la poésie et de la littérature. Au contraire, elle ne s’en est jamais occupée avec autant de ferveur et d’application, mais au lieu d’aller aux œuvres, sa curiosité va aux auteurs et à la vie anecdotique de la littérature. En effet, à quoi bon se casser la tête sur les textes ? Les ressources de notre sensibilité et de notre inconscient – un mot très à la mode, soit dit en passant, – ne sont-elles pas infinies et ne peuvent-elles pas suppléer à tout avantageusement, en premier lieu au travail de l’intelligence ? Pour sentir la valeur d’une œuvre et sa signification profonde, voire ésotérique, rien ne saurait donc être plus profitable que de remonter à la source de l’inspiration, c’est-à-dire à la personne même de l’auteur. Parler de littérature revient maintenant à s’entretenir de personnalités littéraires, à dire que l’avant-veille, on a rencontré Cocteau ou Aragon dans une réunion, qu’ils étaient avec un tel ou une telle, qu’ils paraissaient être en froid avec une certaine personne, etc… Et si l’on n’a pas l’occasion de les approcher, on sera encore content de colporter les potins et les anecdotes qui circulent sur leur compte. Ainsi les littérateurs ont-ils pris, aux yeux des bourgeois cultivés, beaucoup plus d’importance que leurs productions. Du reste, donnez-vous la peine de parcourir un journal littéraire. Avec un peu de chance, vous y découvrirez quinze ou vingt vers d’un poète illustre, mais ce ne sera pas trop de deux cents lignes pour renseigner les lecteurs sur la forme de son visage, la couleur de sa cravate, ses manies, sa façon de bourrer sa pipe, et cent autres détails qui eussent semblé oiseux ou de mauvais goût il y a cinquante ans. C’est bien là le signe d’une désaffection pour les œuvres. De plus en plus on se contente de butiner rapidement, de prendre une légère teinture des idées et des modes d’expression qui sont censés avoir cours. Interrogez un homme du monde ou, mieux, une femme du monde sur la littérature de notre époque, par exemple celle des vingt dernières années. Ils connaîtront beaucoup de noms, de titres d’ouvrages, auront même parfois une idée approximative de la signification qu’il convient d’attribuer à l’œuvre de certains auteurs, mais ces connaissances très superficielles et dépourvues de racines, n’auront jamais été pour eux qu’une parure et un bagage de mots de passe. En somme, ils ne comprennent pas la littérature de leur temps, bien ou mal. Elle ne leur aura rien apporté. Sa substance même leur est restée étrangère.

— Est-ce qu’il n’en a pas toujours été ainsi chez les gens du monde ?

— Certes non. Reportez-vous aux siècles passés, par exemple au XVIIIe. Dans les salons, les marquises et les bourgeoises ne se contentaient pas de parler de Voltaire ou de Rousseau, elles parlaient de leurs œuvres pour les avoir lues. Elles pensaient. Plus près de nous, le monde qu’a décrit Proust lisait Bourget, Déroulède, Barrès, et avait conscience des liens de solidarité qui l’unissaient à ces écrivains. À présent, la bourgeoisie n’est plus en état de reconnaître une signification sociale à la littérature de notre époque. Elle n’en perçoit plus que la valeur mondaine et, soi-disant, la valeur humaine, étant bien entendu que le sens de ce dernier qualificatif s’est déplacé, distendu entre de vagues infinis.

— En somme, dis-je, vous n’avez pas lieu d’être mécontent. Si, comme vous l’affirmez, vos élites bourgeoises sont coupées de la littérature et vivent dans une quasi-ignorance de toute représentation littéraire de leur temps, les voilà bien près de ce confort intellectuel qui vous est plus cher que tout au monde.

— N’allez pas si vite, répliqua M. Lepage. Le confort intellectuel, qui vous inspire tant d’ironie, n’est pas cette espèce de nirvana auquel vous semblez penser, mais au contraire une commodité permettant à l’intelligence de s’exercer avec toute la vigueur utile. Je vois que le mot utile vous fait sourire parce qu’il vous paraît comiquement restrictif. Il est en effet restrictif, mais dites-vous bien que la notion du confort intellectuel est aussi valable pour un révolutionnaire, de son point de vue même, que pour un bourgeois. Allons, vous voilà rassuré. Oui, vous dites très bien que les élites bourgeoises sont actuellement coupées de la littérature de leur temps. Rien de plus juste à mon avis, mais cela ne signifie pas qu’elles soient analphabètes. La vérité, c’est qu’elles vivent sur les auteurs du XIXe siècle. Tenez, faites une expérience. Demandez à un monsieur à la page de réciter des vers de Claudel, de Valéry, d’Éluard, il restera sec. En revanche, mettez-le sur Baudelaire, il sera intarissable, il se trouvera dans son élément. Le romantisme, qui se survit dans la littérature, est devenu, à tous les échelons de la bourgeoisie, une manière d’être, de sentir et de s’exprimer. Nous sommes des attardés. Depuis un siècle, le monde s’est transformé radicalement, mais il est à nos yeux, à notre sensibilité, à notre semblant d’intelligence, ce qu’il était pour les poètes maudits du temps de Louis-Philippe. Rien de plus significatif, à cet égard, que notre notion de la poésie. Autrefois, il n’y a pas si loin, on considérait la poésie comme l’exercice d’une disposition particulière et, l’étymologie l’indiquait, liée à l’idée de perfection du métier. Elle était la chose humaine par excellence. Et maintenant, à en croire les gens de goût, elle réside dans les choses et non seulement dans les belles, mais aussi bien et je dirai même surtout dans les laides. Les aspects les plus hideux de la misère, du vice, de la dégénérescence, de la violence, recèlent à leurs yeux une poésie évidente. Que de fois j’ai vu des amis transir de fièvre sacrée à la vue de quelque bistrot sordide ou au récit d’une aventure ignoble, d’où la vulgarité, bien souvent, n’était même pas exclue. Il n’est pas jusqu’au ridicule et à l’insignifiance qui n’aient leur contenu poétique. C’est ainsi qu’une architecture 1900, d’un grotesque un peu poussé, ou un morceau de peinture d’une platitude et d’un pompiérisme manifestes, peuvent très bien procurer la sorte de frisson qu’un vers de Virgile faisait passer jadis sur l’épiderme de nos aïeux. Les romantiques d’il y a un siècle, s’ils avaient élargi le domaine de la poésie en la découvrant dans le flou, dans l’étrange, dans le morbide et dans l’horrible, distinguaient encore entre la beauté et la laideur. De nos jours, la notion de poésie, qui englobe l’une et l’autre, tend à abolir cette distinction et on éprouve de moins en moins le besoin d’attribuer à chacune d’elles ses caractères propres. Le caractère commun le plus évident, le plus immédiat, qui couvre tout et que la confusion des mots suffirait à rendre inexprimable s’il ne l’était déjà par essence, c’est d’être poétique. Ainsi s’établit peu à peu entre la beauté et la laideur une confusion de fait et de principe. Pour parler d’une jeune femme fraîche, aux traits agréables et d’une vieille remarquable par une accumulation de disgrâces physiques, on emploiera les mêmes expressions : magnifique, épatante, formidable. Encore l’exemple est-il mal choisi puisqu’en pareil cas, l’instinct sexuel se prononce et maintient la distinction sans la formuler. Hélas ! il est trop facile d’en trouver de plus sûrs, et je me propose d’y revenir. Mais quand il s’agit non plus d’objets, mais de la qualité morale d’un individu ou d’un acte, la confusion entre le beau et le laid devient souvent presque totale, car les appréciations de ce genre, elles aussi, relèvent de la poésie. Je pense que vous n’en êtes pas autrement surpris. Rappelez-vous le mot, devenu historique, que prononça l’un des premiers romantiques : « C’est beau, un beau crime. » Depuis, le romantisme bourgeois a fait des progrès. Aussi bien que moi, vous avez pu observer que les tares morales les plus dégoûtantes suscitent facilement, chez les gens de la meilleure société, une admiration qui va souvent jusqu’à l’enthousiasme. De nos jours, la poésie ruisselle de vice, de mensonge, de brutalité, de sadisme et de tout ce qui, autrefois, était réputé malpropre. Bien entendu, je ne songe pas à nier qu’il existe encore un code de la morale et un répertoire des valeurs morales, restés en usage dans la bourgeoisie même. Je dis simplement que les catégories du bien et du mal, comme celles du beau et du laid, sont en train de se vider de leur contenu et finiront très vite par ne plus recouvrir autre chose qu’une certaine sensibilité poétique. Le fait est qu’on accorde généralement plus de crédit à une impression confuse qu’à un code ou à un répertoire. Quoi qu’en disent les littérateurs, acharnés par conformisme romantique et par paresse d’esprit contre les médiocres, on doit reconnaître qu’un honnête homme aux mérites certains mais sans éclat, est moins estimé des gens du beau monde qu’une canaille qui se recommande par une personnalité singulière. Je connais une femme qui a toujours tenu ses parents en très grand mépris, des gens pourtant bien braves et bien sympathiques, n’ayant guère contre eux que d’être un peu bornés. Cette même personne est toquée du docteur Petiot, vous savez, ce monstre qui assassinait, pour les dépouiller et probablement aussi pour le plaisir de tuer, ses plus riches clients. Elle le trouve, dit-elle, magnifique et juge qu’il représente un type d’humanité bien supérieur à celui des simples et honnêtes commerçants, évidemment dépourvus de complexes louches, que furent ses père et mère. Notez, c’est très important, qu’il n’y a en elle aucune disposition suspecte à l’hystérie ou au sadisme. Il ne s’agit, au moins à l’origine, que d’une dépravation artificielle provoquée par des abus de littérature et devenue habituelle au point d’être à présent un état normal. À force d’admirer Baudelaire, de s’en imprégner, elle est arrivée à sentir à peu près comme lui ou plutôt comme les Fleurs du Mal permettent de supposer qu’il sentait, car après tout, sentir est une chose et écrire en est une autre.

— Baudelaire, fis-je observer, est vraiment votre bête noire.

— À juste titre. Baudelaire reste en effet le sommet de cent cinquante ans de romantisme. Ce n’est pas qu’il n’y ait eu d’autres poètes d’un souffle plus large, d’une inspiration plus personnelle, d’un métier plus sûr aussi. Il y en a eu beaucoup au contraire et s’il l’emporte sur eux, c’est qu’il réunit en lui, poussées à l’extrême, toutes les caractéristiques du romantisme : le flou, le mou, le ténébreux, le narcissisme, les infinis faciles. Ce qui ne l’empêche pas, soyons juste, d’avoir un petit fumet assez personnel de viande décomposée et de savonnette. Romantique, il l’est au maximum, mais avec une certaine hypocrisie et c’est précisément de quoi je lui en veux. Son flou, son mou et ses ténèbres et toutes les conquêtes faciles de ses aînés, il nous les présente sous un uniforme classique, comme militairement ajusté et tellement sanglé et avec tant de sacerdotale gravité que le lecteur n’y voit que du feu et les critiques que profondeur. Victor Hugo passe aujourd’hui pour une grosse nature de niais moitié rigolo, moitié attendrissant. Vigny passe pour un raseur – les gens du monde disent plus volontiers : un emmerdeur. – Lamartine est considéré comme un poète de pensionnat, pour jeunes filles en fleur, et Musset un déliquescent, un gâteux précoce. Baudelaire, lui, abrité par sa défroque de classique et sa farouche gravité de tireuse de cartes, demeure incontesté. Même les littérateurs de bonne bourgeoisie, de gauche ou de droite, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs, athées, anarcho-mondains ou fils de familles révolutionnaires, se prosternent devant lui. Ni Rimbaud, ni Mallarmé, ni Valéry, autres romantiques des époques suivantes, tous trois formidables, mais peu lus et n’ayant d’influence que sur les spécialistes, n’ont le prestige et l’ascendant de Baudelaire. Je vous dis qu’il est le grand maître, le prince noir du romantisme, le plus nocif et le plus contagieux de nos poètes, celui dont l’art nous aura préparés à comprendre la poésie d’un docteur Petiot. Ne vous étonnez donc pas si j’exècre l’homme qui aura le plus contribué à ruiner notre confort intellectuel.

VI

— Avez-vous observé quelle difficulté semblent avoir nos contemporains à porter sur toute espèce de choses un jugement motivé ? Pour ma part, je l’ai constaté maintes fois et chez des gens que leurs études et le courant ordinaire de leurs préoccupations avaient pourvu d’un assez bon instrument d’appréciation. J’étais en droit d’attendre que leur intelligence fonctionnât de façon normale en s’attaquant directement au problème ou en cherchant des éléments de comparaison dans le bagage de leurs connaissances. Or, ils s’avéraient la plupart du temps incapables de faire un choix ou d’adopter une position. Venaient-ils de lire un livre, d’entendre un discours, une pièce de théâtre ou de voir un tableau d’une facture que la mode n’avait pas encore consacrée, c’est en vain que je sollicitais leur opinion. Ou plutôt, je m’attirais invariablement cette brève réponse qui valait aussi bien pour un nu, un essai philosophique ou une tragédie : « C’est amusant. » Ah ! cette réponse, en ai-je eu les oreilles assez rebattues ! Mais vous-même n’êtes certainement pas sans l’avoir souvent entendue ?

— En effet, acquiesçai-je avec un peu d’embarras, car cette réponse-là, je l’avais faite plus d’une fois.

— Presque toujours, reprit M. Lepage, ces mots sont entendus par celui qui les prononce dans un sens différent de celui qui leur est propre. Nous sommes d’ailleurs familiarisés avec ce genre de glissement. Le « c’est amusant » ne signifie pas du tout qu’on s’est amusé en écoutant une tragédie ou en regardant un morceau de peinture. On l’emploie plutôt quand on s’est ennuyé à une chose dont le sens et la portée vous ont échappé. C’est une expression commode qui sert à masquer une incompréhension ou une incertitude, ou une impuissance à traduire ce qu’on sent. La poésie qui, depuis plus d’un siècle, est censée imprégner les choses ne nous renseigne pas sur leur qualité. Notre sensibilité n’est pas du tout celle d’une balance. Ses variations ne se lisent pas sur un cadran et sont souvent perçues de façon très vague. Le choc que nous procure, par exemple, une œuvre d’art, est fait d’impressions superposées et entremêlées de telle sorte qu’il n’est pas facile de décider lequel l’emporte, du bien-être ou du malaise, du plaisir ou du déplaisir. D’ailleurs, le langage n’est pas fait pour exprimer un état de transes poétiques ou artistiques sinon par l’intermédiaire des idées. Vous me direz que nos plus modernes poètes romantiques prétendent prouver le contraire. Leurs démonstrations ne m’ont pas encore convaincu.

— Je m’en doutais un peu. Mais je connais d’admirables poèmes qui ne signifient rien et si vous voulez…

— Merci. Vous êtes aimable, mais je me verrais obligé de vous dire : « c’est amusant. » Laissez-moi plutôt vous compléter mon tableau d’une bourgeoisie rongée par le virus romantique qui est en train de bloquer, d’aliéner toutes nos facultés pensantes. Car il est trop clair, hélas ! que tout lui devient prétexte à dire que « c’est amusant ». À force de considérer leur univers sous des espèces poético-esthétiques et de s’appliquer à être toujours dans un état de réceptivité poétique, les plus distingués de nos bourgeois français sont parvenus à un état d’angélique innocence, de crétinisme paradisiaque, qui va jusqu’à les priver des réactions de défense les plus élémentaires. Il ne s’agit pas seulement d’une attitude devant la littérature. Après tout, si les goûts littéraires d’une certaine catégorie d’individus se trouvaient faussés sans qu’elle eût à en pâtir autrement, ce serait sans importance. Il y a toujours eu de mauvais écrivains qui avaient une très large audience et le monde n’en allait pas plus mal.

— C’était peut-être ces écrivains-là qui assuraient le confort intellectuel d’une époque.

— Les mauvais, comme les bons, peuvent y contribuer, restant entendu qu’il existe des degrés dans le confort intellectuel, aussi bien que dans le confort matériel. Pour moi, je vous dirai, dussiez-vous ricaner, que ni le génie ni le talent ne me paraissent indispensables à une œuvre littéraire. Cela ne m’empêche pas de les apprécier dans la mesure où j’en suis capable, mais je considère qu’un livre est pour l’esprit un aliment dont les propriétés nutritives importent davantage que l’inspiration du cuisinier. En France, on accorde généralement beaucoup moins d’importance à ce que dit un auteur qu’à la façon dont il le dit. Ce qui compte, c’est un certain ton, un parfum, un je ne sais quoi de vague et de léger qui suffit pourtant à établir ou à confirmer une sorte de connivence entre les gens à la page. Pour ce qui est de la substance même, on s’en désintéresse, on refuse de se poser des questions. Quand on lit un ouvrage, la tête ne doit pas fonctionner ou alors c’est qu’on est un primaire ou un bourgeois, deux espèces également méprisables aux yeux d’un bourgeois. Comprendre, faire travailler sa matière grise n’est pas le fait d’un esprit fin, distingué, sensible, et témoigne plutôt qu’on possède une fausse culture. Chez un homme vraiment cultivé, la connaissance se réduit à une essence très subtile des choses, si subtile qu’elle ne doit laisser d’autre souvenir que celui d’un frisson, d’un chatouillement discret de la sensibilité. Et s’il s’autorise à amorcer un jugement, ses seuls critères, d’ordre purement esthétique, sont naturellement empruntés au romantisme : le flou, l’étrange, le ténébreux, le sordide, le violent, etc… Telle est, en face de la littérature, l’attitude de notre bourgeoisie dorée. Mais comme je vous le disais tout à l’heure, il ne s’agit pas seulement de littérature. Le mal est beaucoup plus profond. En fait, la littérature a des annexes innombrables et son empire a fini par s’étendre à tous les domaines. La politique, la guerre, la révolution, l’économie, la religion, l’industrie, entre autres, sont tous par quelque côté des problèmes littéraires et il n’est pas jusqu’aux poètes qui ne s’en soient emparé.

— Voulez-vous dire que Baudelaire a traité ou envisagé tous ces problèmes ?

— Non, mais d’autres qui se sont réclamés de lui et avec raison, car il leur avait appris à voir belle la laideur, à chercher l’émotion poétique dans le mou flou et dans la violence ténébreuse, à aligner péremptoirement des mots vides de sens comme s’ils représentaient des réalités. Ah ! la leçon n’a pas été perdue. Aujourd’hui comme hier, nombreux sont les écrivains, poètes et romanciers, qui écrivent par exemple de la révolution avec une candide exaltation et une parfaite ignorance, sans y voir autre chose qu’un thème esthétique d’un rendement facile et assuré. Pour ces fils de bourgeois que sont la plupart d’entre eux, c’est une façon d’être artiste, de montrer qu’on est dessalé et pas bourgeois du tout. Il faut avouer aussi que cette révolution avec son arsenal romantique d’entités et de mots prestigieux, n’est pas sans les émouvoir et leur remuer le sang. Du reste, beaucoup ne sont révolutionnaires qu’en esprit et ne transportent guère l’idée d’un grand chambardement en dehors de la littérature. Depuis une trentaine d’années, la notion de révolution s’est trouvée liée si intimement au domaine de la poésie et de la plastique, qu’elle a fini par s’y intégrer. Ce qu’on a appelé révolution cubiste et révolution surréaliste, lesquelles étaient à mon avis de simples poussées de fièvre romantique, a habitué tout doucement les littérateurs à cette idée que la révolution est une esthétique et rien de plus. Les bourgeois qui ne sont pas écrivains, mais qui « causent littérature » devaient naturellement adopter cette façon de voir. ils ne saisissent de la révolution que les aspects poétiques ou qui leur semblent tels. Le communisme lui-même, pour notre bourgeoisie, n’est qu’un climat littéraire dans lequel se dissipent les réalités les plus immédiates et les plus menaçantes.

— Pardonnez-moi, dis-je, mais sur ce point, je ne partage pas votre opinion.

— Patience, vous y viendrez. En attendant, il vous faut essayer d’imaginer ce que représentent pour des gens de bonne compagnie des mots tels que prolétariat, masses, travailleurs, dictature du peuple. Mais peut-être vous a-t-il été donné de vous en rendre compte. Pour eux, ce sont avant tout des expressions poétiques. C’est ainsi qu’un travailleur est tout autre chose qu’un homme fait comme les autres hommes et qui travaille. Il devient une figure allégorique, une sorte de Vulcain, trempé de sueur, de larmes et de sang, et occupé dans des ateliers infernaux à fabriquer du frisson et de la poésie épique qui vous a une gueule formidable. À leurs yeux, l’effervescence des masses ne représente guère qu’un désordre violent et magnifique de quelque Parnasse, et la dictature du peuple, celle d’un poète jailli des souterrainetés de l’inspiration populaire. Je n’exagère pas ou presque pas. Le romantisme, qui a largement exploité sa mythologie de 89, qui a imprimé sa marque aux mouvements revendicatifs et révolutionnaires du XIXe siècle, est resté très vivant et très apparent dans la bataille sociale à laquelle il donne encore une résonance poétique. Il continue ainsi, faisant bon ménage avec le marxisme, à servir les partis de révolution et à leur amener des recrues. Dans la propagande moderne, ses grands mots sonores ne sont pas démodés. En revanche, il aura aveuglé la bourgeoisie et affaibli son esprit combattif. Certes, les gens fortunés ne sont pas sans avoir sur le communisme quelques notions réalistes et ils n’ignorent pas non plus quelle menace il constitue pour eux, mais ce sont là des vues intermittentes, des idées qui ne leur tiennent pas en tête et qui ne sont pas assez liées, assez serrées pour former la trame de cette inquiétude torturante qui, logiquement et humainement, devrait être la leur. Les prestiges du verbe, le charme d’une petite musique et les misérables plaisirs d’un conformisme esthétique suffisent à leur voiler la réalité des faits. Même lorsque la conscience leur revient et qu’ils envisagent la révolution communiste, ils la voient comme un magnifique déchaînement wagnérien auquel ils auront part en tant que victimes et le léger frisson d’épouvante qui leur court parfois sur l’échine n’ôte rien de sa poésie à une pareille vision. Ils sont comme des bœufs gras qui renifleraient l’abattoir et s’enchanteraient néanmoins au parfum des guirlandes de fleurs enroulées à leurs cornes. Fleurs de rhétorique, parfum d’un romantisme plus que centenaire.

— Je comprends votre amertume, monsieur Lepage, mais il me semble que vous-même vous êtes laissé entraîner par le démon de la littérature. Vous ne prétendez tout de même pas sérieusement que l’affaiblissement de cette pauvre bourgeoisie capitaliste française est une aventure littéraire ?

— Et pourquoi pas ?

— Je serais tenté de rapporter ce genre de phénomène à des facteurs plus positifs.

— Vous parlez comme un manuel d’histoire de l’an 2000. Dans un combat, la distribution des forces perd beaucoup de son importance du moment où l’un des adversaires a perdu la foi dans sa propre chance. Notre bourgeoisie en est là. Ses débauches de poésie et d’esthétisme ont abouti au fatalisme, au renoncement. Il n’y a plus chez elle de conscience de classe, ni de réflexe d’ensemble. En face de la vie, elle n’a plus que des réactions littéraires. Au lieu de haïr, de ruser, de frapper, elle admet bonnement que la raison, l’amour, la justice puissent avoir des droits, et se contente d’espérer que ses privilèges mettront longtemps à disparaître. Non moins égoïste qu’autrefois, il ne lui reste pour servir ses appétits qu’une intelligence et une sensibilité d’homme de lettres dépravé par des succès de salon. Depuis longtemps, elle n’ose plus s’avouer capitaliste, ni défendre ouvertement ses intérêts. Le langage philanthropique, qu’elle utilisait autrefois pour délayer ses vues sur la question sociale, s’est laissé envahir par le vocabulaire socialiste, comme si le Comité des Forges gardait l’espoir de vivre sa vie dans le chiendent marxiste. Quel journaliste bourgeois, quel conférencier, oseraient entreprendre de démontrer l’excellence du régime capitaliste, qui est parfaitement démontrable ? ils auraient trop peur de passer pour des sépulcres blanchis dans les salons où l’on pense et où l’on frissonne. Lisez leurs journaux. Lisez les professions de foi socialistes des journalistes calotins et réactionnaires, lisez leurs déclarations d’amour au parti communiste. Enfin, quoi, est-ce que j’invente ? Est-ce que je force la note ? Avant la guerre, ils étaient moins tendres pour les chefs radicaux qu’ils ne le sont aujourd’hui pour Thorez. Je vous dis que la bourgeoisie est enlettrée jusqu’au menton et par-dessus la tête. Voyons, est-ce qu’un élève de l’École des Sciences politiques, promis par sa naissance à siéger dans dix conseils d’administration, peut être rimbaldien, gidien, bretonien, sans concevoir des doutes sur la valeur de son destin ? En fait, il n’est pas rare de voir des jeunes gens riches, très riches, passer au communisme et lorsqu’il en est ainsi, les parents ne s’arrachent pas les cheveux, ne maudissent pas leurs enfants. Ils admettent, ce qui est monstrueux, qu’on puisse faire sa vie comme on fait un poème, un tableau, en n’obéissant à d’autres lois qu’à celles de l’harmonie et de la conscience !

La voix de M. Lepage tremblait de colère et d’amertume. Il se mit à cogner sur un guéridon à coups de poing, en égrenant, à l’intention de ces mauvais parents, un chapelet d’injures.

— Allons, allons, dis-je papelardement, ne vous mettez pas dans ces états-là. Les parents riches qui acceptent de voir passer au communisme un fils bien-aimé ne sont peut-être pas aussi aveugles qu’il vous semble et j’incline à croire que beaucoup d’entre eux font ainsi une sorte de placement. Autrefois, les cadets de grande famille étaient d’église. S’ils ont aujourd’hui tendance à être marxistes, c’est sans doute que leurs familles s’en trouvent bien. Vous êtes vraiment trop pessimiste. Pour moi, la bourgeoisie ne me paraît pas aussi fataliste, aussi abandonnée que vous voulez bien le dire. Je vous accorde qu’elle ne fait pas preuve de beaucoup d’intelligence, qu’elle ne voit guère plus loin que ses intérêts immédiats et qu’elle montre infiniment plus d’habileté dans les toutes petites choses que dans les grandes. N’empêche qu’elle a encore de la défense et qu’avec des airs de céder sur les points les plus sensibles, elle pourrait bien réserver des surprises.

— Vous êtes en pleine confusion, répliqua M. Lepage avec une moue de pitié. Nous sommes en train d’explorer le cœur et la cervelle de la bourgeoisie française et vous me parlez de ses petits gestes quotidiens, de l’automatisme de ses habitudes. Que la bourgeoisie ait encore de la défense, je ne le nie pas. Mais prenez garde qu’il ne s’agit plus du mouvement d’une conscience de classe. Ses réactions de défense ne sont pas, comme autrefois, celles d’une volonté bandée par un égoïsme sain, vigoureux. Elles procèdent tout simplement d’une physique des intérêts matériels. Un industriel, un spéculateur, un gros agriculteur, un grand médecin continuent à faire leur métier et, comme autrefois et un peu plus, ils ont leurs petites ruses pour se dérober au devoir fiscal ou détourner les lois à leur bénéfice. Ils ont des relations, des amis en place, et peuvent croire quelquefois qu’ils auront profit à donner un fils au communisme. Et après ? Est-ce qu’il existe chez ces gens-là une idéologie de classe, une politique de classe, une conscience collective, une volonté de lutte ? Pas le moins du monde. Ils n’ont aucune idée, même élémentaire, de la solidarité de leurs conditions. Abandonnés à la physique de leurs intérêts personnels, ils ne réagissent plus et ne se connaissent plus en tant que bourgeois, mais en tant qu’hommes de métier et, pour le reste, baudelairiens, surréalistes et esthètes romantico-révolutionnaires. Tout ce que peut faire un spéculateur, quand il n’est pas en proie aux frissons et aux vapeurs de l’indicible formidable, c’est de penser spéculation et l’industriel industrie.

— Mais, crus-je pouvoir faire observer, ceci ne va pas sans conséquences. Il me semble que quand le spéculateur et l’industriel font bien leurs affaires, la classe bourgeoise tient la rampe assez solidement. Je veux bien qu’il y ait chez nos bourgeois abus de poésie, mais je ne vois pas que leurs réactions de défense en soient affectées. Auriez-vous oublié nos ligues fascistes d’avant la guerre ? Et 1936 ?

— Je n’ai rien oublié du tout. Certes, vous pouvez prétendre avec une apparence de raison qu’en 1936, la bourgeoisie s’est jouée de la classe ouvrière avec une facilité surprenante. En réalité, si le prolétariat s’est laissé manœuvrer et a servi les desseins des trusts, ce n’a pas été sans de notables compensations et la victoire des trusts, remportée sur une fraction importante de la bourgeoisie, aura été en fin de compte un affaiblissement de la classe bourgeoise tout entière. Quant aux ligues patriotiques et soi-disant fascistes, la bourgeoisie n’est pas en cause. Y adhéraient, bien sûr, quelques fils de famille aux fronts bas, pauvres têtes dures qu’une sensibilité élémentaire avait tenues à l’abri de la poésie. Mais pour la grande majorité, les effectifs appartenaient à ce prolétariat plus ou moins aisé, qu’on appelle la petite bourgeoisie et qui s’émeut facilement aux prétextes patriotiques et religieux. La riche bourgeoisie ne marchait pas. Les façons militaires des apprentis fascistes faisaient mal à des gens de bonne société qui étaient tous capables de dire un mot charmant sur Valéry ou sur la dernière manière de Picasso. Beaucoup, qui n’étaient pas loin de voir dans le fascisme le salut de la société capitaliste, s’en écartaient avec horreur pour ne pas attrister les mânes de Rimbaud ou de Modigliani. Mais la plupart ne comprenaient pas et ne se souciaient même pas de comprendre. Nos gens riches et cultivés étaient trop épris de frissons et d’insignifiances taillées en pointe pour se poser aucune question sur ces rassemblements d’employés de commerce, de fonctionnaires et de petits épiciers. Notre haute bourgeoisie, quoi qu’il vous semble, était déjà à l’image de notre littérature. Elle ne se comprenait plus, elle avait perdu la tête. Suivant l’exemple des hommes de lettres d’aujourd’hui qui font profession d’abhorrer la littérature et s’efforcent de la détruire, les riches méprisent leur propre classe et, sur le plan politique, travaillent toujours contre elle. Voyez ce qui s’est passé durant la dernière guerre. La Résistance, bourgeoise d’origine et d’inspiration…

— Vous êtes fou ! protestai-je avec un peu d’affolement. Voyons, la Résistance est prolétarienne !

Je m’exclamais ainsi par précaution. À cette époque-là, on ne savait jamais bien sûrement à qui on avait affaire. Le plus vieil ami, cela s’est vu, pouvait fort bien vous dénoncer à la police pour arranger ses affaires ou gagner la considération des puissants, à plus forte raison mon M. Lepage qui n’était après tout qu’une rencontre de hasard. Consentir que la Résistance eût des origines bourgeoises risquait de mener assez loin.

Si les sentiments de fierté qui sont au cœur de tout prolétaire…

— Mon œil, coupa brutalement M. Lepage. Les prolétaires se souciaient de manger. La Résistance, incarnée dans la personne d’un général bourgeois, fit appel aux anciens sentiments bourgeois d’honneur, d’orgueil patriotique et guerrier. Le rendement fut d’abord médiocre. Les prolétaires estimaient que ça ne les concernait pas.

— Excusez-moi, mais je crois qu’il est tard…

— De son côté, la bourgeoisie donnait peu. La littérature de l’entre-deux guerres, j’entends la bonne littérature, l’avancée, avait constamment stigmatisé, ridiculisé l’honneur militaire, la fièvre patriotique et le jusqu’au-boutisme. Aussi les gens bien n’étaient-ils pas très chauds. Tout changea lorsque, Hitler s’étant retourné contre ses alliés communistes, la Résistance se trouva brusquement nimbée de poésie révolutionnaire. Les prolétaires continuaient à s’en foutre, mais aux yeux des bourgeois cultivés, le général de Gaulle, grandi de tous les prestiges de la littérature, apparaissait coiffé d’un képi de poète et même de poète tartare, ce qui ne gâtait rien…

— Oh ! oh ! C’est qu’il est vraiment très tard !

Je pris congé précipitamment. Interloqué, M. Lepage m’accompagna jusqu’au seuil de sa maison et j’étais déjà dans la rue lorsqu’il me jeta dans le dos :

— Tout ça pour vous expliquer comment la Résistance bourgeoise allait forcément en arriver à égorger ses frères en bourgeoisie sur les autels de la révolution prolétarienne et à se dévouer elle-même à la tâche de proclamer la gloire de la vermine communiste !

Non content, il me souhaita le bonsoir en criant mon nom. J’en tremble encore.

VII

— On devrait pouvoir dire à propos de la littérature ce que la Déclaration des droits a dit de la liberté de l’individu. Quoi de plus simple et de plus logique ? « La liberté de la littérature finit où commence celle des autres activités humaines. »

— Ce serait une définition bien vague, dis-je. Si la littérature devait s’insérer entre les autres activités humaines, j’ai idée qu’elle serait plutôt à l’étroit. Son rôle deviendrait bien effacé.

— Pourquoi donc ? Elle serait l’huile qui graisserait les rouages de la machine sociale. Elle aurait là un rôle plus estimable, du reste beaucoup plus difficile à tenir, que celui de nébuleuse divinité qu’elle s’est assigné depuis cent cinquante ans. Il y faudrait au moins autant de talent et de génie et, à coup sûr, un sens plus profond et plus complet de l’humain.

Je crois aussi que l’art n’aurait rien à y perdre. Mais je vous concède que ma définition n’est pas tout à fait au point. Disons plutôt : « La liberté de la littérature finit où commence celle des autres activités de l’esprit. » Voilà qui n’est pas mal. Les autres activités de l’esprit, ce sont par exemple celles du pédagogue, du père de famille en tant qu’éducateur, du législateur, du croyant…

— Diable, voilà qui nous reporte loin en arrière, cher monsieur. S’il fallait avoir égard au libre et commode exercice de toutes ces activités, un écrivain ne prendrait plus la plume qu’en tremblant.

— Vous avez raison, consentit mon hôte, et le problème ne peut même pas se poser. Vous me rendrez cette justice que je ne suis pas entêté. Et pourtant, il me semble que cette idée de limitation contient quelque chose de vrai, de juste.

M. Lepage, après un moment de réflexion, ajouta :

— Oui, je me suis trompé. Il aurait fallu dire : « La liberté de la littérature est contenue dans les limites entre lesquelles s’exerce l’activité essentielle de l’esprit. » Vous saisissez ?

— Non.

— C’est simple. L’activité essentielle de l’esprit, c’est celle qui contient toutes les autres, et qui réside dans l’utilisation du langage.

L’écrivain qui altère ou méconnaît le sens des mots, celui qui introduit dans le vocabulaire, à la faveur d’une réussite littéraire, une incertitude ou une ambiguïté, sabotent l’instrument de la pensée et outrepassent leurs droits. De même lorsqu’ils détraquent le jugement et la sensibilité du lecteur, par exemple en confondant le beau et le laid, le bien et le mal, dans une même déliquescence poétique. Et que dire de l’exemple des contradictions absurdes que proposent à ce malheureux lecteur les écrivains d’aujourd’hui ? Combien en voyons-nous prétendre à une objectivité impassible, inhumaine, leur permettant de tout épingler sur un même plan de curiosité abstraite et qui, en même temps, veulent être jugés aux mouvements les plus précieux, les plus secrets de leur sensibilité ? Et ceux qui tiennent avec intransigeance pour la liberté de tout exprimer et qui sont les conformistes les plus résolus et qui se gardent soigneusement d’écrire la moindre vérité inopportune. Et tous ces champions et tuteurs austères de la dignité de l’homme, qui la cherchent si complaisamment dans ses crimes ou dans les manifestations les plus hideuses de sa bestialité ? On n’en finirait pas. Mais quel exemple plus funeste que celui d’un poète tel que Paul Valéry ? Il est notre plus grand poète actuel. Certains déclarent l’admirer sans le comprendre. D’autres prétendent le comprendre et un professeur a la Sorbonne a même publié une traduction en français du Cimetière Marin. Tout ça n’aurait pas autrement d’importance si de tels débats ne retentissaient pas en dehors d’un cercle d’initiés. Mais croyez bien qu’il en va différemment. Beaucoup de gens, qui ne sont même pas poètes, en sont venus à douter s’il était bien nécessaire de se faire comprendre dans l’ordinaire de la vie. Pour ma part, je connais plusieurs toqués qui se font une règle, dans la conversation, de n’émettre que des propos sibyllins auxquels il est impossible d’entendre rien. Ce n’est pas grave. Ce qui l’est davantage, c’est qu’ils rencontrent très souvent des interlocuteurs qui les prennent très au sérieux et, sans rien comprendre de leurs paroles, les tiennent pour des esprits doctes et profonds. Le Limousin de Rabelais se taillerait actuellement en France une réputation des plus enviables. À ce propos, je peux vous raconter une scène[1] dont j’ai été le témoin pendant l’occupation et qui vous paraîtra sûrement pleine de sens. Étant en zone sud en 1943, je me trouvai en contact avec un cénacle de poètes qui publiaient leurs vers dans une revue locale. L’un d’eux, farouchement antinazi, publiait au grand jour des poèmes vengeurs dans lesquels il disait cruellement son fait à l’oppresseur, mais il le disait dans une forme si rare et si personnelle que l’ennemi le plus prévenu n’y pouvait rien surprendre. De temps en temps, le poète réunissait ses amis chez lui et tandis qu’il leur lisait ses derniers écrits, chacun se récriait sur sa témérité. « Vous verrez, disait sa femme avec une fierté douloureuse, mon mari sera fusillé. » Assistant un jour à l’une de ces séances et comme le poète reprenait haleine, j’osai dire que rien, dans les vers que je venais d’entendre, ne me paraissait de nature à éveiller la susceptibilité de l’ennemi. Il y eut un froid dans l’assemblée. Aux regards hostiles et soupçonneux qui m’enveloppèrent, je sentis qu’en insistant le moindrement, j’allais passer pour maréchaliste et peut-être pire. Enfin, le poète reprit sa lecture. Ses vers m’ont paru, à certains égards, tellement remarquables que j’en ai pris copie. Voici les derniers :

Roche desprise il se surlève du guidon
trois degrés mourant sur vos échines haut et bas
arc-en-ciel divisé la plaine est pleine et coule
la rivière crescendo
le bruit blanc le chant allons au pré
doux équilacérés la flamme torte fuligine
la retombée coucou.

Un cri sauvage accueillit le point final. Les yeux pleins de larmes, la femme du poète se tordait les mains.

— Non, chéri, tu ne publieras pas ça ! C’est trop direct, c’est trop cru ! Ce serait un suicide !

— Si ! répliqua le poète qui était très pâle. Je le publierai.

— Voyons, mais tu ne te rends pas compte que c’est d’une brutalité inouïe ! Je vous en prie, vous tous, dites-lui d’être raisonnable !

— Allons, mon vieux, dirent les amis. Allons, mon cher, un peu de sagesse. Tu as une femme, des enfants, etc…

— Je le publierai.

Le poète serrait les dents, fièrement résolu. Chacun entreprit de lui démontrer sa folie téméraire en reprenant le poème mot à mot. « Au moins, sanglotait l’épouse, enlève arc-en-ciel divisé et enlève coucou. » Pour me racheter aux yeux de l’assemblée, je voulus être du sauvetage et je dis à mon tour :

— Guidon me paraît également très risqué. En somme, guidon est la traduction du mot « führer ».

— Monsieur, vous vous méprenez, répliqua fraîchement le poète. Mon poème n’est pas un mot-croisé.

Finalement, je l’ai su plus tard, le poème a été publié tel quel. L’auteur n’a été ni fusillé, ni emprisonné. Il a certainement pensé que les Allemands étaient bien bêtes et il doit encore en faire des gorges chaudes. Car notre homme était sincère, comme l’étaient sa femme et les autres personnes présentes. Et c’est une chose terrible à penser que tous ces gens-là croyaient se comprendre. À se demander où nous en sommes et si moi qui parle en ce moment et vous qui m’écoutez, n’aurions pas, à notre insu, déjà perdu les pédales.

— Je vous assure que je n’en ai pas du tout l’impression.

— Eux non plus n’en avaient pas l’impression. Et nos élites à la page, nos gens avertis, nos bourgeois aux idées très larges, n’ont pas conscience de divaguer non plus. Comment serait-ce possible ? Ils pensent avec les matériaux dont ils disposent. C’est-à-dire qu’ils ne pensent presque pas. Quand le vocabulaire s’obscurcit, que les mots-clés sont incertains et que les idées dites maîtresses deviennent vagues, on est bien obligé de s’en remettre à sa sensibilité. On ne comprend plus les choses, on ne les explique plus, on les sent. Quand on est un bourgeois de gauche, on n’est pas un révolutionnaire, mais on a une sensibilité révolutionnaire. Cela signifie qu’on n’ira risquer ni sa peau, ni sa fortune pour la révolution prolétarienne, mais qu’on est toujours prêt à toutes les faiblesses, à toutes les compromissions, les lâchetés, pour avancer l’heure de son triomphe. Une telle disposition procure au sujet la flatteuse sensation qu’il a conscience du péril personnel où il se trouve engagé, mais qu’il se laisse déborder par son tempérament poétique. On fait ordinairement à ce genre d’imbéciles une grande réputation d’intelligence. Chez les gens qui font profession d’avoir du goût, on juge un homme sur son plus ou moins de sensibilité révolutionnaire. Tout écrivain, s’il veut être pris au sérieux, fût-il apparenté aux deux cents familles, se doit d’avoir la fibre révolutionnaire. Soit qu’il l’écrive expressément, soit qu’il le donne à penser par le désordre de ses idées, la violence de l’expression, l’anarchie de la syntaxe ou toute autre singularité, il faut d’abord que le lecteur puisse flairer dans son œuvre un penchant certain pour le chambardement social. Certains dépensent ainsi des trésors d’invention pour bénéficier de cette précieuse présomption. Les uns, ce sont les plus goûtés des connaisseurs, ont acquis une grande maîtrise dans l’art de l’insignifiance mystérieuse. Il est convenu une fois pour toutes que dans ces néants brumeux, des catastrophes sublimes sont en gestation. D’autres ont ce qu’ils appellent leurs techniques, c’est-à-dire qu’ils se servent de procédés de narration et d’exposition tellement compliqués qu’il est impossible de les comprendre. D’autres aussi se signalent par un style si personnel qu’il est à peu près hermétique. Tout ça fleure bon la révolution. Certains, peu doués, n’ont ni style, ni technique, ni insignifiance, ni particularité inquiétante à quoi un homme de bonnes lettres reconnaît un tempérament révolutionnaire. Heureusement, il reste à ces déshérités de laisser entendre qu’ils s’adonnent à la masturbation ou à la pédérastie, et s’ils n’osent les prendre à leur compte personnel, de faire savoir qu’ils regardent ces pratiques avec faveur. Les bons esprits accordent unanimement à la masturbation et à la pédérastie un gros coefficient révolutionnaire. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison, puisque leur avènement dans les lettres françaises y apporta de notables bouleversements. Dans notre romantisme moderne, la pédérastie et la masturbation remplacent le spleen et le vague à l’âme du romantisme des premiers âges. Ce sont là aujourd’hui les formes les plus aiguës que prend l’inquiétude poétique, mystique, philosophique. On pourrait supposer naïvement que la masturbation constitue une manifestation d’individualisme. En littérature, on l’interprète comme une façon de s’ériger contre l’ordre naturel, donc bourgeois, et de rejoindre le courant marxiste. Personnellement, j’ai eu la bonne fortune de me trouver dans un salon littéraire en même temps qu’un écrivain dont la réputation, sur ce point, était solidement établie. Chacun le considérait avec vénération et attendrissement, et la maîtresse de maison me dit en penchant la tête : « Il a vraiment une nature formidable. » Il est également reconnu par les docteurs de la littérature qu’en pratiquant la pédérastie, on fait acte de révolte contre la société et qu’on ne saurait mieux aiguiser sa sensibilité révolutionnaire. Dans les milieux intellectuels, tout inverti se trouve, de ce chef même, crédité d’un fort tempérament révolutionnaire. De plus, chez un écrivain ou un artiste, l’inversion sexuelle est une présomption d’intelligence, de talent, voire de génie. C’est à présent une chose admise dans la bourgeoisie opulente où la compagnie des pédérastes est très recherchée. Qui veut faire carrière dans les lettres ou dans les arts fera l’économie de dix ou vingt ans d’efforts et sortira de l’obscurité dès ses premiers balbutiements s’il consent à faire savoir qu’il est pédéraste. C’est absurde. Notez que je ne prétends pas faire ici le procès de la pédérastie. Après tout, vous êtes vous-même homme de lettres et il se pourrait…

— Je vous affirme, cher monsieur…

— Oh ! je ne vous demande rien. Je voulais simplement dire que je trouve absurde et qu’il est réellement absurde d’en arriver à considérer un comportement sexuel, quel qu’il soit, comme un critère artistique, littéraire et, supplémentairement, de lui attribuer une signification sociale et une portée revendicatrice. Sans vouloir considérer le point de vue moral, duquel il y aurait à dire aussi, c’est bien là le signe de cette démission du jugement dont je parlais tout à l’heure. Voyez où nous en sommes. Non seulement nous trébuchons à certains mots usés ou encrassés ou dévoyés par cent cinquante ans de romantisme, mais les mots qui ont gardé leur destination précise contribuent aussi à nous induire en erreur. Il semble que le mot pédérastie soit des plus reposants et qu’il reste avec son objet dans un rapport très ferme. En vérité, il évoque une chose bien définie, mais nos bons esprits ont pourtant trouvé le moyen de lui associer toute une parure d’intellectualisme et de barricades romantiques. Je vous dis que les notions des choses les plus simples se perdent dans des prolongements absurdes. Il y a des gens qui se figurent que toutes ces sottises où nous nous enlisons sont simplement la conséquence de certains snobismes. Hélas, comme on voudrait pouvoir leur donner raison ! Pour ma part, je ne suis pas ennemi du snobisme, au contraire. Il y a dans cette libre et bénévole propagande au service des idées une bonne part de frivolité et d’instabilité qui en assure le renouvellement. Un snobisme chasse l’autre, dit-on très justement ou plutôt disait-on. Le malheur est en effet que depuis une trentaine d’années, il n’existe plus de véritable snobisme. Ceux qui semblent encore préposés à cette fonction ne possèdent plus les vertus nécessaires de frivolité et d’instabilité.

Ils prennent tout très au sérieux et ne gardent plus par devers soi cette légère réserve d’ironie qui permettait autrefois d’oublier et de repartir. Ils s’emballent et c’est pour la vie. Dadaïsme, cubisme, futurisme, surréalisme et autres découvertes n’ont pas été pour eux des engouements successifs et passagers. Ce sont des acquisitions définitives de la sensibilité bourgeoise.

— Donc, des enrichissements.

— Non, des appauvrissements. Toutes ces machines en isme, qui auront été une dégradation accélérée du romantisme, conduisaient fatalement à ce résultat de confondre les impressions, de ne plus pouvoir différencier les sensations ou les sentiments qui, séparés délibérément de leurs références intelligibles, n’étaient plus qu’un magma sur lequel l’homme se trouvait sans prise. On ne s’enrichit pas et on n’enrichit pas sa sensibilité en disloquant et en détruisant des moyens d’expression laborieusement édifiés au cours des âges et qui sont les vraies richesses de l’humanité. C’est une erreur de croire qu’on peut penser mieux et plus fortement qu’on ne s’exprime. Ce qui reste à l’intérieur de nous-même, à l’état potentiel, n’a pas d’existence et ne constitue pas une force. Et quand on pense pauvrement, on sent pauvrement aussi, ou alors il faut admettre, et on ne s’en prive d’ailleurs pas, que la sensibilité du sauvage est supérieure à celle du civilisé et celle de l’animal supérieure à celle du sauvage.

— Votre discours me surprend un peu, dis-je à M. Lepage. Vous prétendez que nos plus modernes esthètes et artistes et leurs admirateurs ont perdu la faculté de différencier des impressions ou des sentiments. Ce n’est pas l’opinion de certains grincheux qui leur font le reproche contraire. Par exemple, ils se plaignent que les écrivains les plus représentatifs de la sensibilité de l’époque soient des psychologues trop subtils, qu’ils se plaisent, dans le domaine de l’affectivité à des discriminations si ténues que le vulgaire n’y comprend rien. Vous-même, mon cher hôte, vous êtes laissé aller à pester contre ces fignolages et ces pesées infinitésimales auxquels se livrent tels de nos romanciers et poètes en plongeant dans les profondeurs spirituelles ou viscérales de l’être humain. Comment accordez-vous des façons de voir aussi opposées et si vous ne les accordez pas, auxquelles vous arrêtez-vous ?

— Il ne m’est que trop facile de les accorder et vous allez voir que, loin de s’opposer, elles se rejoignent et se confondent. La raison en est simple et vous, qui êtes homme de plume, vous la connaissez mieux que moi. Ces profondeurs viscérales de l’être humain, ces infrastructures du spirituel, ces caves infernales du rêve et de l’inconscient que nos scaphandriers de la littérature se flattent d’explorer en long et en large, vous savez très bien qu’elles sont inaccessibles et qu’il est impossible d’établir un rapport certain entre ce qui s’y passe et ce que nous pensons ou faisons. Foin donc de ces ténuités et de ces infinitésimaux que nos romanciers extraient des cavernes de notre intériorité en s’éclairant à la lumière de nos testicules ou de je ne sais quels complexes. Qu’un enfant, un adolescent éprouvent pour leur mère un désir inconscient, cela peut bien être, mais c’est faire preuve d’une singulière témérité que de construire, à partir de cette inconnue, tout un cheminement psychologique qui aboutira finalement à des actes. De tels coups de sonde, déjà suspects lorsqu’ils prétendent reposer sur des observations cliniques, deviennent, s’ils sont imaginaires, de simples coups de bluff. Je ne sais pas ce que vaut la psychanalyse en tant que science, mais je sais bien qu’elle est le pire des prétextes littéraires. J’en dirai d’ailleurs autant des autres explorations des soubassements de la pensée. Je me méfie terriblement de ce que les littérateurs appellent la vie intérieure d’un être, surtout lorsqu’ils se flattent de plonger leurs antennes en deçà des actes, des pensées et des sentiments catalogués, étiquetés. Où est la réalité de cet en-deçà ? Est-ce un support physiologique ? Est-ce déjà un débat obscur, mais comparable à celui qu’il nous est donné de contrôler en nous-mêmes ? Ou bien n’est-ce qu’un mécanisme, le même pour tous les hommes, et dont les manifestations ne participent d’une individualité, que lorsque nos pensées les peuvent formuler, nos actes leur donner carrière ? Qui donc, parlant en toute loyauté du comportement d’un homme, peut décrire autre chose que des gestes, des actes, rapporter autre chose que des paroles et, ce qui revient au même, des pensées ? Quelle aventure n’est-ce pas d’entreprendre la description de n’importe quel sentiment et quelle part de convention ou d’arbitraire n’y apporte-t-on pas, plus ou moins volontairement ? Que savons-nous au juste des sentiments, en dehors de leurs effets ? Mais toutes ces questions ne se posent plus pour des gens qui délèguent à la sensibilité, cette inconnue, le soin de connaître et d’approfondir. Ils peuvent bien se pencher avec des loupes et des mines de docteurs sur leurs balances de précision. Ils ne pèsent que le néant, et un néant qu’ils n’ont même pas su colorer de couleurs agréables, car le fait est qu’ils sont tristes et ennuyeux, que ce soit par impuissance ou par point d’honneur. Si ces littérateurs n’engageaient qu’eux-mêmes dans ces labyrinthes du vide, ce serait déjà inquiétant à bien des égards, mais c’est qu’ils sont suivis par nos bourgeois et ceci est autrement grave. Quand je dis suivis, ce n’est d’ailleurs pas exact. Littérateurs et bourgeois radotent et frissonnent ensemble sans qu’on puisse parler de concert, d’échanges ni d’influences réciproques. Il n’existe entre eux qu’une connivence de fait, une étroite parenté dont ils sont conscients. Les uns et les autres, qui vivent dans l’admiration de leur propre néant et s’enchantent à l’idée de leurs pauvres audaces, ne font que subir passivement les lois de la pesanteur romantique. Les premiers attendrissements à la lecture d’Atala, les larmoiements purulents de Musset, les beaux creux sonores de Hugo, les ténébreuses constipations de Baudelaire, la violence et l’incertitude péremptoires de Rimbaud, l’hermétisme mallarméen, le débridement des Calligrammes, les « refus » surréalistes et l’étincelante obscurité de Valéry, autant de paliers par lesquels l’intelligence bourgeoise descendait aux souterrains de la sensibilité pour s’y emmurer. Aujourd’hui, c’est chose faite. Je vous ai parlé de sensibilité révolutionnaire. Ce n’était qu’un exemple. J’aurais pu aussi bien parler de sensibilité chrétienne. Les grands directeurs de conscience catholiques et en premier lieu les écrivains n’exigent plus qu’on ait la foi ni qu’on ait élu un dogme. Il leur suffit qu’on soit sensible à certaine plastique et à certaine poésie de la religion, de la même manière qu’on l’est à la beauté d’un tableau ou à l’atmosphère d’une séance de catch. Cela permet d’être à la fois athée et catholique. Et dans tous les domaines où prévalaient autrefois l’intelligence, le bon sens, l’esprit critique et constructeur, c’est par quelque singularité facilement accessible à la sensibilité bourgeoise qu’un homme se fait maintenant apprécier. Dans mon milieu, on ne juge plus guère un individu sur ses capacités professionnelles, sur ses talents d’organisateur ou sur ses vertus familiales, mais sur des nuances de son tempérament, des aptitudes mineures et exquises, des préférences artistiques. On le classera avantageusement parmi ses pairs s’il a en tête quelque marotte littéraire, si on lui connaît des goûts délicats, un peu maladifs ou mieux encore, dans la manière de vivre et de se comporter, quelque dépravation curieuse ou dégoûtante. Qu’un général en chef ou un ministre soit médiocre dans ses fonctions, il ne lui en sera pas tenu rigueur. « Un être inouï, formidable, dira-t-on. Vous savez qu’il joue de l’accordéon ? » Et sur cela seulement qu’il joue de l’accordéon ou qu’il prend de la coco ou qu’il est inverti, on le tiendra pour un homme de génie. Mais d’un autre ministre ayant tous les talents et toutes les vertus convenables dans son emploi, on dira en haussant les épaules qu’il est un « con et un emmerdeur » s’il n’a pas en lui ce coin de marécage poétique qui fait aujourd’hui le prix d’un homme. Pour un bourgeois qui veut être considéré dans son monde, la grande affaire est de passer pour un original. Notez du reste la fortune que connaît depuis plus d’un demi-siècle le mot original, qu’il soit adjectif ou substantif. Un vêtement, un individu, un tableau, un poème ne sont estimables aux yeux des gens de goût que s’ils peuvent être dits originaux, c’est-à-dire s’ils attirent violemment l’attention. Comment s’en étonner ? Les abus de la sensibilité aboutissent à une rapide dégradation. N’étant plus capable de percevoir la qualité, il lui faut un choc brutal. De fait, nous constatons, chez nos bourgeois cultivés, que les raffinements de sensibilité poétique et artistique rejoignent déjà en plus d’un point la vulgarité. Nous n’en avons que trop d’exemples.

— Il doit y avoir du vrai dans tout ce que vous dites. Mais ne tombez-vous pas vous-même dans le défaut que vous dénoncez chez d’autres et ces jugements que vous portez sur la bourgeoisie française ne doivent-ils pas plus à votre propre sensibilité qu’à des observations précises et dûment classées ? Je ne voudrais pas vous offenser, mais dans ce climat intellectuel et spirituel d’une catégorie sociale, que suggèrent vos propos, je suis gêné de ne pas trouver des repères plus certains, des contours plus affirmés. Je ne peux pas me défendre d’une impression de flou qui affaiblit naturellement la portée de vos jugements. Certes, je reconnais pour les avoir rencontrés chez certains individus, la plupart des défauts et des ridicules dont vous avez dressé un état, mais j’ai peine à croire que le mal soit aussi généralisé qu’il vous semble. En somme, vos discours m’inquiètent sans me convaincre. C’est peut-être que vous ne vous privez guère de vous contredire, ni de vous satisfaire d’à peu près. L’autre jour, par exemple, vous m’avez très patiemment expliqué que le mot « bourgeois » ne signifie rien de précis, ne correspond à aucun objet, à aucune notion définis. Cela ne vous a pas empêché, depuis, de l’employer à tout instant comme s’il m’était clairement intelligible. Or, précisément, le sens que vous lui attribuez m’échappe en dépit de tous mes efforts et il y a là un point d’obscurité qui me paraît être le point faible de votre propos. De temps à autre, il est vrai, vous vous efforcez à plus de clarté et vous spécifiez qu’il s’agit de la riche bourgeoisie ou des élites bourgeoises ou encore des bourgeois cultivés. Je vous avoue que ces précisions, loin de m’apparaître convergentes, ne font qu’augmenter pour moi la difficulté de saisir dans votre diatribe un fil conducteur. Car enfin, quand vous dénoncez chez nos bourgeois cultivés des abus de sensibilité qui auraient entraîné une démission de l’intelligence et une incapacité de comprendre, je suis bien obligé de constater que je connais nombre de ces bourgeois possédant une forte armature cartésienne dont la vertu ne s’est pas évaporée. Que si vous flétrissez les excès poétiques de la riche bourgeoisie, je ne peux guère me tenir de rigoler. Et pour la sensibilité révolutionnaire des élites bourgeoises, je dis : hum ! En revanche, j’ose vous signaler que ces ravages de la littérature, il m’est arrivé de les rencontrer chez des gens de condition modeste ou d’une culture médiocre, comme aussi chez d’autres nés dans l’opulence ou farcis de culture classique. J’espère maintenant vous avoir fait comprendre mes perplexités et la nature de mes doutes.

— J’ai mérité vos reproches, confessa M. Lepage. À vrai dire, il n’était pas facile de délimiter précisément les régions contaminées. J’ai eu tort de parler de riche bourgeoisie et de bourgeois cultivés. J’ai voulu, en passant, situer le mal et en réalité, je cédais simplement à des commodités d’expression. Après tout, je ne suis ni un critique, ni un historien, et mes bavardages ne sont qu’une tentative d’exploration. J’essaie de faire le point, voilà tout. Cette lente et progressive dissolution de la bourgeoisie dans la littérature romantique s’est opérée et continue de s’opérer comme l’érosion d’un rivage battu par la mer. Les parties les plus tendres ou les plus exposées sont les premières à céder. L’érosion peut déjà être très profonde et s’accélérer rapidement alors même que sur de nombreux points, il existe encore d’importantes masses de rochers qui résistent à l’assaut des flots. Certes, les ravages que j’ai tenté de vous décrire ont épargné bien des secteurs de la bourgeoisie, quoique les apparences soient souvent trompeuses. Il va de soi que les intellectuels sont les plus exposés, mais il n’est pas rare de découvrir les atteintes du mal là où on l’attendait le moins. Il suffit parfois d’un fils, d’un ami, pour porter la contagion dans une honnête famille d’épiciers. Et n’oublions pas l’action des livres, de la presse, du cinéma, de la radio, qui sont tous plus ou moins imprégnés de cette esthétique décadente. Moi-même qui suis prévenu contre le danger, qui m’efforce de ne lui laisser aucune prise, combien de fois ne me suis-je pas surpris à tomber dans les travers que je déplore chez les autres ? Et je connais tels individus offrant à l’abord toute l’apparence de la santé et de la vigueur intellectuelles, solides, pondérés, cartésiens comme des bœufs et qui, derrière cette façade, cachent des façons d’être tout opposées. Quand on pénètre dans leur intimité, on s’aperçoit qu’ils sont au dernier degré de l’avachissement romantique. Il est aussi des gens dont la décadence intellectuelle et morale ne nous apparaît pas, simplement parce qu’ils n’en sont encore qu’au stade où étaient les plus avancés il y a vingt-cinq ou trente ans. En réalité, il y a bien peu de secteurs qui soient épargnés et je les crois très réduits. Enfin, il est des époques où les êtres sont naturellement portés à s’aligner sur les valeurs les plus basses et il me semble que la nôtre est de celles-là.

Le soir commençait à tomber. De l’autre côté de la porte-fenêtre, les fruitiers du jardin tendaient un réseau de branches noires sur un fond d’épaisse grisaille. Je me préparais à prendre congé. Entra une grande femme d’environ cinquante ans qui vint fermer les persiennes et donner la lumière électrique. Melle Anaïs Coiffard, son amie d’enfance, exerçait chez mon hôte des fonctions d’intendante et de maîtresse de maison. Membrue, musclée, pas de poitrine, une croix d’or à l’échancrure, elle avait le profil aquilin, l’allure d’un capitaine d’équipe de rugby et une voix d’homme, injonctive et retentissante. M. Lepage m’ayant présenté, elle eut pour moi quelques mots aimables et bienveillants, mais sans m’accorder grande attention. Elle quitta aussitôt la pièce, l’air affairé et important et il me sembla qu’elle devait constamment avoir cet air-là. Avant de sortir, elle recommanda à M. Lepage de me donner à boire, toujours de cette voix mâle et impérieuse, que j’ai connue à d’autres femmes et qui fait peur aux pékinois et aux pédérastes.

— Tenez, me dit M. Lepage après son départ, je vous disais tout à l’heure, à propos des désordres engendrés dans notre bourgeoisie par les abus de littérature, que le mal peut frapper les individus, les familles et les catégories sociales les moins préparées, en apparence, à recevoir le germe. À cet égard, le cas de Melle Anaïs est assez édifiant. À voir cette grande vieille fille, taillée comme un tambour-major et qu’on imaginerait facilement défilant devant la statue de Jeanne d’Arc avec un drapeau emmanché dans la région des cuisses, vous n’iriez jamais supposer qu’elle est acquise à tous les frissons poétiques de notre époque. C’est pourtant l’exacte vérité. L’histoire d’Anaïs Coiffard et celle de sa famille sont, de ce point de vue, vraiment exemplaires et méritent d’être racontées. Je suis né dans la petite ville de Saint-Rémy-la-Porte où la maison de mes parents était voisine de la maison des Coiffard. J’ai connu Anaïs toute petite fille et j’ai été au collège de l’endroit avec ses deux frères, Pierre et Antoine. Cette famille des Coiffard, je l’ai connue comme si elle était la mienne et même lorsque la vie nous a eu séparés, je n’ai jamais cessé de la suivre. Ayant continué à les voir de loin en loin et à correspondre avec eux, j’ai recueilli les confidences des uns et des autres.



VIII

— J’ai souvenir que dans l’été de 1928, habitant Paris depuis longtemps déjà, j’étais allé prendre l’air de ma ville natale. Le bruit courait alors à Saint-Rémy-la-Porte que le fils Coiffard, enfin décidé à prendre femme, allait rompre avec la Minouchet, une grande fille blonde et bien allurée, mais née autant dire dans le ruisseau et qu’il entretenait sans trop regarder à la dépense depuis près de dix ans. Ce n’était pas une haute rumeur et l’on ne se passionnait pas pour ou contre la rupture comme on l’eût fait à propos d’une élection ou d’un crime mystérieux. L’affaire suscitait pourtant un intérêt profond, qui n’était pas tout de curiosité. Les Coiffard étaient depuis près d’un siècle marchands de vins en gros rue du Président-Wilson, ci-devant rue Thiers et antérieurement rue des Myosotis. Lorsqu’un événement traversait la vie des Coiffard, c’était pour les Sanrémyportiens comme s’il fût arrivé quelque chose à la tour de la cathédrale ou à la statue de l’inventeur. Un peu du destin de la ville semblait attaché à celui de cette famille. Leur maison de vins en gros – Vins et Spiritueux – qui était autrefois la seule à Saint-Rémy-la-Porte, avait vu depuis cinquante ans et principalement au cours des vingt dernières années, naître des maisons rivales, mais elle était restée des plus prospères, car la capacité d’absorption de la clientèle s’était dans le même temps considérablement accrue et il y avait beaucoup d’ivrognes dans toute la contrée. En dépit de cette prospérité dont ils ne niaient pas le bon aloi, les sages de la cité suivaient avec inquiétude et mélancolie le cours de la vie intime des Coiffard. Ainsi Me Bouchot, leur notaire et ami de toujours, qui ne parlait jamais d’eux à sa femme sans les appeler « ces pauvres Coiffard » et le plus souvent avec un soupir et un hochement de tête, par quoi il faisait allusion non pas tant à la Minouchet qu’à un certain désordre régnant au sein d’un foyer qu’il avait connu uni, médiocre et discipliné. Le mal semblait remonter aux premières années qui suivirent la fin de la guerre de 1914. En réalité, la famille Coiffard avait commencé à se détraquer en 1904. Jusqu’alors, les Coiffard s’étaient toujours montrés à l’école de robustes crétins, au sens où ce mot est entendu dans le corps enseignant, c’est-à-dire qu’ils restaient ignorants des arcanes de la grammaire latine comme de la géométrie et parfaitement aveugles, quoique sans hostilité de parti-pris, aux beautés si souvent sublimes de nos grands classiques. Après avoir traîné en queue de classe sur les bancs du collège jusqu’à l’âge de seize ou dix-sept ans, ils devenaient des commerçants avisés, laborieux, des époux honnêtes, des pères de famille affectueux et, pour la plupart, des hommes simples, courtois, aimant l’amitié, et d’agréable compagnie. Dans la dernière génération, Pierre Coiffard, l’aîné des trois enfants, semblait devoir marcher sur les traces de ses pères, lorsque à l’âge de quatorze ans, son cerveau se mit à bouillir. Sa famille, toute désemparée, le vit faire ses récréations d’Ovide, de Virgile, de Racine et aussi d’autres auteurs beaucoup moins scolaires. Il était de loin le premier de sa classe et, aux distributions de prix, le général et le sous-préfet n’en finissaient pas de lui donner la main. Le cœur serré, ils l’envoyèrent poursuivre ses études à Paris. Nous y fûmes d’ailleurs ensemble, lui faisant une licence de lettres, moi une licence de droit. Nous étions restés en relations suivies et affectueuses, mais nos genres de vie étaient différents et tendaient à nous séparer. Tandis que je m’efforçais de prendre pied dans la bourgeoisie mondaine, Pierre, épris d’art et de littérature, fréquentait des milieux de jeunes écrivains, vivait dans l’atmosphère de certaines petites revues, s’intéressait à la poésie et au socialisme. Il fut tué en 1915 au cours de l’offensive de Champagne, lieutenant d’infanterie. Sa sœur Anaïs, de deux ans moins âgée, montra également du goût pour l’étude, mais élevée dans un pensionnat religieux, elle ne put donner la mesure de ses dons, l’enseignement des saintes filles étant, d’une certaine façon, solidaire des bonnes maisons de vins en gros. Aux vacances, elle retrouvait son frère aîné dont les préoccupations, les conversations éveillaient en elle une vive curiosité des choses de l’esprit. Aussi, rendue à sa famille, ne fut-elle pas longue à rattraper le temps perdu chez les bonnes sœurs. Conseillée par son frère qui lui écrivait de Paris et plus tard du front, elle entreprit de combler ce qu’elle croyait être les lacunes de son instruction. Après sa mort, elle se considéra un peu comme la dépositaire de sa pensée. Ayant épuisé les ressources de la bibliothèque qu’il avait constituée, elle acheta des livres, s’abonna à des revues littéraires et entretint même avec l’une d’elles une correspondance régulière. La passion de la littérature est assez comparable à celle des érotomanes. Elle ne trouve jamais un palier où se donner carrière. Il lui faut toujours des trouvailles plus rares, fût-ce au prix de la qualité, de la raison, du respect humain. Prise dans l’engrenage, il n’y avait point de nouveauté ou de hardiesse qui effrayât la pauvre Anaïs. Bientôt, elle se mit à considérer les gens et les choses, y compris ses parents et les habitudes de la maison, avec un regard aigu, critique et, bien souvent, une ironie dépourvue d’aménité. En 1920, lorsque le fils Beutre, héritier de la plus grosse quincaillerie de la ville, lui fit faire des ouvertures en vue d’un mariage, la chose parut à Anaïs d’une bouffonnerie irrésistible. Mais le plus grave fut que les parents eux-mêmes trouvèrent presque saugrenue l’idée de marier leur fille à un quincaillier. Ils n’avaient pas échappé à l’influence de leurs enfants et, autant qu’il était en leur pouvoir, en venaient à admettre que l’esprit a des droits et même des privilèges dont l’exercice n’est pas compatible avec celui de certaines professions. Mieux, en parlant d’un meuble, d’une pièce de lingerie ou de quelque autre objet, il arrivait à Melle Coiffard de dire avec une intention péjorative : « ça fait bourgeois », sans songer, la pauvre femme, qu’elle reniait ainsi toute sa vie et tout son univers. Et les amis de M. Coiffard l’entendaient dire assez couramment que toutes les opinions politiques lui semblaient respectables, affirmation qui ne traduisait pas son véritable sentiment sur la question, mais qui l’engageait sur une mauvaise pente. On le vit bien aux élections législatives de 1924, lorsque son fils cadet Antoine prit position pour le candidat du cartel des gauches. Aux amis qui déploraient une défection aussi remarquable, le père répondit d’un air assez gêné qu’il s’agissait d’un simple coup de tête et qu’au demeurant, une opinion en vaut une autre. En vérité, il estimait que son fils, bachelier et médaillé de la guerre, avait sur la politique et beaucoup d’autres choses des lumières qui lui permettaient de se tromper en ayant raison. Antoine, dernier né des trois enfants, avait été lui aussi un bon élève, quoique beaucoup moins brillant que son frère. Il n’apportait pas à l’étude la même ardeur impatiente, mais plutôt une curiosité distante, comme s’il eût été, de la part de ses maîtres, l’objet de certaines propositions qu’il se réservait d’examiner sans aucun engagement d’y souscrire. Même attitude en ce qui concernait ses conversations ou ses lectures extra-scolaires. Il semblait être le cartésien-né de la famille. Appelé en 1915 avec sa classe, Antoine partit pour le front avec le grade de caporal, refusant de suivre les cours d’élève-officier, simplement parce qu’il jugeait absurde qu’un homme fût désigné au commandement par des aptitudes scolaires. C’est lui-même qui me l’a dit plus tard. Rendu à la vie civile, ses parents le laissèrent libre de choisir un état, mais il savait répondre à leurs vœux en s’associant à son père dans la direction de la maison de vins en gros. Du reste, aucune vocation impérieuse ne l’appelait ailleurs et l’idée de mener la vie d’étudiant après avoir fait trois ans de guerre lui semblait un peu ridicule. Il se mit au travail avec un zèle qu’il ne forçait nullement et prit goût à son métier. Ambitieuse pour son frère, Anaïs l’avait vu à regret devenir marchand de vins en gros et s’était promis d’entretenir en lui la flamme de l’esprit. Comme elle, il se montrait curieux de nouveautés, sensible au travers du cercle bourgeois auquel appartenait sa famille et, au retour de la guerre, il éprouvait un besoin de s’informer qui faisait de lui un bon sujet d’expérience. Anaïs qui avait, par ses lectures, acquis le goût des situations rares et paradoxales, rêva un moment d’un frère marchand de vins qui fût en même temps quelque chose comme un poète surréaliste ou un romancier vénéneux. Antoine ne se prêta pas au jeu. Il voulait bien prendre connaissance de l’actualité littéraire et artistique, mais non pas renoncer à en juger librement. Les lectures que lui proposait sa sœur ne le mettaient jamais dans l’état de trouble et d’exaltation qu’elle avait escompté. D’un poème incompréhensible ou d’un roman finement insignifiant, il disait que c’était de la bouillie pour les chats. Ses préférences, loin de coïncider avec celles d’Anaïs, étaient presque toujours à l’opposé. D’ailleurs, ce qu’il cherchait dans les livres était beaucoup moins des émotions que des renseignements. Il voulait se faire une religion sur le monde où il abordait au retour de la guerre et y découvrir un ordre où il pût se situer en tant qu’homme et marchand de vins en gros. Anaïs prétendait lui en offrir le moyen et le départ et ne devait jamais se résigner à n’être pas son guide. Ce point de départ, qui eût été plus tard un point d’aboutissement, c’était lui-même, les mystères de son animalité, ses contradictions et tout ce qu’il contenait de trouble, d’obscur, d’interdit, et qui était à l’image de ce bas-monde. Elle entendait le persuader qu’en contemplant ses sphincters, en interprétant ses démangeaisons viscérales et en les traduisant en mots vides de toute signification, il découvrirait l’harmonie du monde. Antoine, au début, l’écouta patiemment et se déroba avec douceur. L’insistance, puis l’amertume de sa sœur, qui lui reprochait d’être déjà trop embourgeoisé pour ne pas s’épouvanter de certaines audaces de pensée, lassèrent sa patience. Il finit par l’envoyer promener en la traitant d’esthète, d’introspecteuse, de petite bourgeoise à échappement libre et il parlait de ses auteurs favoris avec une ironie blessante. De son côté, Anaïs se plaisait à lui prédire qu’il ferait un très riche mariage et deviendrait président des Anciens Combattants de l’arrondissement et de la société de patronage de gymnastique. À leur insu, ces réflexions venimeuses qu’ils échangeaient à toute occasion, allaient influer sur le cours de leurs vies respectives. Au lieu d’accomplir tranquillement sa destinée de marchand de vins en gros, Antoine vécut toujours dans la méfiance du brillant mariage et tint à honneur non seulement de n’être jamais président de rien, mais de ne pas faire, dans la ville, figure de notable. Et si, sur le plan des idées générales et de la politique, il prit agressivement position contre les intérêts de sa caste, les sarcasmes de sa sœur n’étaient pas étrangers à cette attitude. Il entendait faire la preuve que sa liberté à lui n’était pas une vapeur d’esthétique, ni une queue de frisson, mais un choix entre des réalités. À une époque où les Sanrémyportiens les plus avancés n’étaient que radicaux, il devint socialiste. Pour Anaïs, à force d’être traitée de petite bourgeoise à échappement libre, de dévergondée honoraire et d’entendre parler de son expérience livresque de la vie, elle eut sur le cœur d’être vierge encore à l’âge de vingt-six ans, si bien qu’elle se donna sans amour au Procureur de la République, un père de famille de quarante-cinq ans, qui lui arrivait au menton. Cette première tentative s’avéra aussitôt décevante, et celles qui suivirent ne le furent pas moins. Les hommes ne lui procuraient même pas l’espèce de trouble qu’elle ressentait à la lecture de Cinquième année, gros livre de six cents pages au long desquelles l’auteur décrivait le frisson angoisseux qui l’avait saisi à l’âge de quatre ans à la vue d’une petite fille qui faisait pipi devant lui. Lassée par ces essais malheureux, elle était sur le point de renoncer. Un jour de rogne, feuilletant une revue littéraire, elle eut le régal d’un très bel article sur les différences de potentiel amoureux qui résultent de certaines distances sociales. Anaïs comprit qu’elle était née pour les rudes étreintes d’un prolétaire et séduisit facilement un commis de la maison, solide gaillard de trente-deux ans qu’elle apercevait dans la cour, portant des tonneaux qu’il appuyait sur son tablier de cuir, les reins creusés par l’effort. De cette dernière expérience, elle ne retira que l’humiliation de constater combien elle était loin du peuple. À cette liaison, le commis ne gagna pas grand’chose non plus, Anaïs lui ayant appris un poème de Valéry, il le récitait à la fin des repas de noces ou de baptêmes et ne manquait jamais de cligner de l’œil à certains passages, parce qu’il croyait y deviner des sous-entendus cochons, et après tout, c’était bien son droit. En outre, il ne tarda pas à prendre avantage de son intimité avec la fille des patrons. Teinté de surréalisme, de freudisme et d’autres fariboles, les notions de refus, de liberté, de révolte et d’absolu se mêlaient curieusement dans sa tête et, le verbe haut, il tenait des propos à la fois révolutionnaires et graveleux. Antoine, excédé, finit par le mettre à la porte. Bien qu’assez espacées, certaines des aventures d’Anaïs ne pouvaient manquer de venir à la connaissance des parents qui en étaient bien peinés. Le bruit en avait également couru dans la ville et les Sanrémyportiens se scandalisaient. Loin d’en ressentir quelque honte, Anaïs se cambrait dans ce qu’elle jugeait être sa supériorité. Aux reproches que lui faisait son frère, elle répondait le front haut et défendait sa conduite avec les raisons ingénieuses que lui fournissaient ses lectures. À la table familiale, ils disputaient sans fin en se traitant mutuellement de petits bourgeois grotesques. Les parents admiraient qu’il existât tant de bonnes raisons pour que leur fille se fût donnée à un commis et leur fils à la clique révolutionnaire, mais tout bas, ils en soupiraient. Il leur semblait lire le mépris et la réprobation dans les yeux de leurs concitoyens, particulièrement de leurs amis, de leurs clients, de leurs employés. Ce fut au point qu’ils finirent par se calfeutrer. Le père en mourut vers 1929 et, peu après la mère sombra dans le gâtisme. Du coup, la clientèle de la maison Coiffard, retenue jusqu’alors par la considération qui s’attachait à la personne du père, se laissa aller aux sentiments de méfiance que lui inspiraient les enfants et, pour plus des trois quarts, se dispersa dans les maisons rivales. Le chiffre d’affaires baissait constamment, la Minouchet coûtait cher et Antoine se trouva en mauvaise posture pour affronter la crise économique qui commençait à se faire sentir. D’autre part, l’atmosphère de la maison devenait pénible. Les querelles d’esthétique et de littérature, en face de la mère gâteuse, étaient des scènes de cauchemar. Anaïs, lasse de ses expériences et ayant renoncé à l’amour, s’irritait de sentir son frère en puissance de femme et s’efforçait de lui faire mesurer son erreur. À l’époque, la pédérastie n’était pas encore cette espèce de marchepied académique ni cette caution du talent et du bon goût qu’elle est aujourd’hui. On en disputait à la ville et dans les journaux, elle était moquée, chansonnée. Les natures joviales, les colonels en retraite, les huissiers, les poétesses de sous-préfecture, les bougnats et les parlementaires étaient violemment contre. En revanche, tout ce qu’il y avait en France de distingué militait pour. Anaïs, seule à Saint-Rémy-la-Porte, défendait la cause de Sodome, qui se confondait à ses yeux avec celle de l’esprit. Elle souhaitait ardemment que son frère, comblant ainsi d’un seul coup ses lacunes, devînt un pédéraste accompli, mais essayait-elle de le raisonner ou de prôner devant lui ses auteurs favoris, lesquels « en étaient », comme on disait à l’époque, il répondait à son jeu par des plaisanteries grossières ou des arguments d’une logique épaisse, qui amorçaient invariablement des disputes forcenées. Cependant, les affaires de la maison Coiffard allaient en empirant. Écœuré par des déboires de toute sorte et poussé par la Minouchet qui rêvait de tenir un bar élégant sur la Côte d’Azur, Antoine, d’accord avec les autres intéressés, liquida l’héritage paternel. Le moment était mal choisi. Avec la part qui lui revint, il y eut tout juste de quoi acheter un modeste café dans les faubourgs de Marseille. Du moins Antoine était-il débarrassé d’une vie familiale qui menaçait d’être bientôt un enfer. Pourtant, il ne devait pas trouver la tranquillité à Marseille. Tout en se hérissant contre les complexes poétiques de sa sœur, il y avait été pris à son insu, et dans son bistrot marseillais dont l’atmosphère lui pesait, il trouvait un recours dans le souvenir de leurs disputes. La Minouchet, qui ne lui apportait rien de plus qu’à Saint-Rémy-la-Porte, il la jugeait maintenant sans indulgence et, de plus en plus, recherchait dans des lectures et des cogitations cette excitation cérébrale que lui procurait autrefois Anaïs. Redécouvrant avec des yeux neufs les auteurs qu’il avait fait profession d’exécrer, il devint rapidement l’espèce d’anarchiste communiste libéral dont le type était si fort à la mode parmi les intellectuels aux environs de 1930. Fatigué de son état de cafetier et de la présence de la Minouchet, il s’engagea dans les brigades internationales en 1936 et, gravement blessé l’année suivante dans une escarmouche, alla mourir à l’hôpital après une agonie de quinze jours. J’ai conservé une lettre qu’il m’écrivit peu de temps avant sa mort. Il est clair que le sort de la République espagnole ne lui importait guère et qu’il était allé là-bas chercher un climat littéraire et une source de frissons romantiques. Cochon de romantisme qui vous démolit une famille Coiffard et une solide maison de vins en gros et envoie se faire tuer dans des Espagnes un bourgeois plein de bon sens. Pour qui et pour quoi ? Je vous le demande. Pour quelles vagueurs et quels reflets ? Ah ! j’enrage d’y penser. Anaïs, elle, était restée à Saint-Rémy-la-Porte avec sa mère qui était, je vous l’ai dit, à peu près gâteuse. S’étant rendu compte que les dons d’amoureuse lui avaient été refusés, elle menait une vie très retirée et partageait son temps entre la lecture et les soins qu’elle consacrait à sa mère. Ses grandes aventures étaient maintenant la parution d’un ouvrage illisible, d’un article sur Kafka ou Faulkner ou la révélation d’un poète hermétique. De temps à autre, elle faisait le voyage de Paris pour s’entretenir entre deux portes pendant deux ou trois minutes avec le directeur d’une revue ou quelque penseur professionnellement non conformiste. En 1935, dans une antichambre de la poésie, elle fit la connaissance d’un homme à la tête bouillante et au verbe fougueux qui comprit trop bien à qui il avait affaire et la persuada de fonder avec lui un périodique visant principalement à affranchir la sensibilité des masses. Dans cette entreprise qui ne devait pas aboutir, elle engloutit une petite fortune et entama sérieusement le capital sur lequel la mère et la fille vivaient plutôt chichement. Aussi lorsque Mme Coiffard mourut à son tour en 1938, Anaïs se trouvait-elle dans une situation assez difficile. Je venais alors de perdre ma femme, mes enfants étaient dispersés et, sentant le poids de la solitude, je proposai à la dernière des Coiffard le gouvernement de ma maison. Nous nous rendîmes ainsi mutuellement service. Anaïs, en dépit de la poésie, n’avait pas perdu le fruit d’une éducation bourgeoise et était très bonne maîtresse de maison. Certes, je prévoyais que notre association ne serait pas des plus pacifiques et que les problèmes littéraires qui se confondent aujourd’hui avec ceux de la vie domestique comme avec tant d’autres, seraient entre nous des occasions de heurts assez fréquentes. Mais j’étais curieux d’observer de tout près le comportement d’un être particulièrement marqué par des excès de littérature. D’autre part, je me flattais de lui faire comprendre ses erreurs et de lui donner le goût du confort intellectuel. J’y ai renoncé depuis longtemps et je m’estime déjà heureux de n’avoir pas été, à vivre auprès d’elle, gagné par la contagion du mal que je prétendais combattre. En vérité, Anaïs est devenue un condensé exemplaire de toutes les dépravations de l’esprit et de la sensibilité que j’ai essayé de vous représenter au cours de nos conversations. Je dois dire que depuis qu’elle vit à Paris, son état a très sensiblement empiré. Autrefois, provinciale et solitaire, ses emballements, ses divagations intellectuelles restaient livresques et parallèles à son existence de petite bourgeoise, en dépit de ses tentatives toujours avortées pour conformer à ses lectures sa vie ou celle de son frère. À Saint-Rémy-la-Porte où les esthétiques à la mode n’avaient pas d’écho appréciable, elle gardait encore le sentiment d’une distance impossible à combler entre les réalités de l’existence et ce qu’il lui semblait découvrir à travers le charabia de notre moderne romantisme. Elle avait beau s’efforcer de croire le contraire, la littérature et le monde comestible ne se pénétraient pas, et les moindres contacts avec l’extérieur lui en apportaient constamment le témoignage. Mais elle allait trouver à Paris l’harmonie qu’elle avait cherché en vain à Saint-Rémy-la-Porte. Dans ce milieu bourgeois confortable et badaud, qui est le mien, la littérature avait envahi la vie au point de se confondre avec elle. Ce qu’Anaïs, dans sa province, considérait comme des audaces de pensée, des domaines réservés, devenait tout à coup le langage de tout le monde, et il était possible de communier avec le premier venu dans un obscur sentiment des choses. On pouvait, sans préparation, sans appréhension et en étant sûr d’être compris, proclamer son admiration pour les choses les plus absurdes ou les plus malpropres, lâcher les grands mots prestigieux tels que : révolution, transcendance, potentiel, refus, etc… Bien plus, Anaïs Coiffard découvrait dans son nouvel entourage un vocabulaire simple, commode, qui servait à tout dire, à tout sous-entendre et à faire valoir sans risque d’erreur les ressources infinies de sa sensibilité. Il suffisait de dire : « c’est amusant » ou : « c’est formidable. » Ainsi se trouvait réalisée l’unité dans l’incohérence. Anaïs faisait donc une merveilleuse rencontre et je la voyais changer à vue d’œil. En arrivant chez moi, elle avait une façon d’être, à la fois contractée, méfiante et agressive. On la sentait prête à combattre pour la défense de ses chers trésors d’intériorité. D’avoir pendant plus de dix ans disputé âprement avec son frère Antoine, il lui restait une dialectique accrocheuse, d’acrobatiques subtilités de rhéteur et, dans sa tête folle, des coins de robuste bon sens où elle s’amarrait solidement pour dérouler avec plus de sûreté ses sophismes, ses arguties et ses divagations poétiques. De tout cet appareil défensif et offensif, elle n’avait plus besoin à Paris. Dans le milieu facile où elle abordait, ses acquisitions si longtemps et si chèrement défendues, trouvaient le climat le plus favorable qu’elle pût souhaiter. En somme, il ne s’agissait plus que de communier. C’était un plaisir de la voir se détendre, s’abandonner, s’épanouir parmi les crétins et les pécores qui formaient le cercle de mes relations – que voulez-vous, quand le mal est quasi-universel, on ne peut plus être très exigeant sur le choix de ses amitiés. Elle entrait, radieuse, au paradis des abrutis et enrichissait librement sa sensibilité ou, pour mieux dire, elle descendait au niveau de mes bons amis. La littérature n’était plus pour elle cette passion austère qu’avait favorisée et stimulée la solitude. Ce n’était plus qu’un peu de fièvre mondaine délayée dans les petites habitudes de sa nouvelle existence. Anaïs vivait sa vie.

IX

— Je serais curieux, me dit M. Lepage le lendemain, de savoir ce qui vous a particulièrement frappé dans le récit un peu cursif que je vous ai fait hier des mésaventures de la famille Coiffard.

— Ce qui m’a frappé ? C’est premièrement que le mauvais esprit souffle où il veut et que les fils de bonne bourgeoisie courent autant de risques dans une petite ville de province qu’à Paris.

— Ce n’est pas exact. Les risques sont beaucoup plus graves à Paris. Et encore ?

— Pour tout dire et dussiez-vous en être peiné, j’ajouterai que votre récit milite un peu pesamment en faveur du confort intellectuel, et qu’il est même, de ce point de vue, assez compromettant. En somme, les misères et la décadence de la famille Coiffard sont les conséquences naturelles de l’intérêt soudain que la dernière génération, rompant avec des traditions d’ignorance longtemps respectées, a manifesté pour les choses de l’esprit et même, plus simplement, pour les études scolaires. S’il fallait conclure des causes de cette décadence, ce serait au danger de s’instruire et à la sagesse qu’il y a pour un bourgeois à rester un béotien. Corollairement à cette conclusion s’impose l’idée qu’une ignorance résolue et une complète surdité intellectuelle et artistique sont les conditions les plus favorables au confort intellectuel et à sa sûreté.

– Vous parlez comme parlait Anaïs à son frère, avec ce penchant à raisonner sur des données incomplètes et à en tirer des conclusions extrêmes. Vous tenez à me faire dire que l’analphabétisme est la forme la plus parfaite du confort intellectuel et peut-être bien que c’est vrai. Il y a là un de ces problèmes philosophiques qui me dépassent et auxquels je n’ai pas de réponse. Bien sûr, le malheur des Coiffard a eu sa source dans une effervescence de l’esprit. Il ne s’ensuit pas que le goût de l’algèbre et de la grammaire latine soit une maladie mortelle. Je vous ai demandé ce qui vous avait frappé dans mon récit. Pour moi, ce qui me semble le plus digne d’attention, c’est le rôle qu’a joué Anaïs dans l’histoire de la famille Coiffard. C’est par elle que le trouble s’y est introduit, installé, et sa seule présence a suffi à jeter le désordre dans des esprits parfaitement pondérés. Vous reconnaîtrez que ni le milieu ni les conditions ne lui étaient favorables. On aurait pu croire qu’entre des parents pétrifiés dans des habitudes bourgeoises et un frère à l’esprit robuste et critique, ses velléités et ses aspirations couraient le plus grand risque d’être étouffées. Pourtant, contre toutes prévisions, c’est elle qui a réussi à imposer ce climat intellectuel, cette sensibilité anarchique, qui devaient ruiner la maison de vins en gros. Je suis sûr que si les rôles avaient été renversés et qu’Antoine eût tenu celui de sa sœur, la famille Coiffard se serait beaucoup mieux défendue. Il aurait passé pour un fou dangereux aux yeux de son père qui lui aurait refusé sa confiance et probablement que le bonhomme se serait cherché un gendre à la tête solide pour assurer les destins de la maison. Mais qu’une fille de vingt ans se lançât dans des divagations un peu obscures, un peu subversives aussi, cela ne semblait pas tirer à conséquence. Les hommes se croient volontiers les maîtres lorsqu’ils assurent la subsistance de la famille et n’accordent guère d’importance à ce qui ne concerne pas leur travail et l’argent de leur travail. Par exemple, sur le plan des idées, ils sont indulgents pour les femmes et leur passent même facilement d’être des « originales » quand ils n’en sont pas flattés. Les idées des femmes, au même titre qu’une fleur au corsage, leur paraissent de simples ornements n’ayant aucune influence sur les réalités sociales, politiques ou domestiques. Ils ne songent pas à s’en préserver, moins encore à les combattre et à les détruire. Ils y voient même des ornements d’autant plus piquants qu’elles ont un tour plus singulier, plus paradoxal. En outre, on accomplit un devoir de politesse envers les femmes en s’intéressant à leurs idées, en les approuvant. Entrer dans leur jeu, leur donner la réplique, ce peut être également un moyen de se les concilier, de gagner leurs faveurs. Et il est bien vrai que dans la bourgeoisie, les femmes de tous âges sont souvent flattées et reconnaissantes de l’intérêt que portent les hommes à leurs cogitations, en général beaucoup plus que d’un hommage direct à leur beauté ou à leurs toilettes. Ainsi s’explique l’importance que prend l’élément féminin dans les mouvements de littérature décadente, importance à laquelle il lui est plus difficile de prétendre lorsque prévalent la clarté, le bon sens et la pureté du langage.

— Le confort intellectuel serait-il refusé aux femmes ?

— Il est possible que les femmes aient autant de bon sens que les hommes, dit M. Lepage sans répondre à ma question. Peut-être même ont-elles un sens plus sûr et plus positif des réalités. Mais ce n’est pas par là qu’elles plaisent aux hommes et qu’elles les retiennent. De telles aptitudes leur paraissent plutôt redoutables. Ce qu’ils aiment en elles et qui les attire, c’est la beauté, la grâce, l’élégance des toilettes, et toutes les parures faisant valoir les formes du corps, l’expression d’un visage ou d’un regard. En tant que parures, les attitudes de l’esprit ne sont pas négligeables, surtout si elles ajoutent à la beauté des femmes un charme ambigu, un peu trouble. Les jolies filles ne gagnent rien à manier la dialectique. Ce n’est pas sur ce terrain-là que l’homme les attend et il les trouvera infiniment plus séduisantes si elles se laissent aller a des propos absurdes que si elles l’obligent à concentrer sa réflexion sur un sujet sérieux. Pour lui, la grâce, le charme et le sexe-appel n’ont plus de réalité s’il a l’esprit occupé d’autre chose. Les femmes ne sont pas sans en avoir conscience et lorsqu’un art ou une littérature dégénérés trouvent quelque crédit auprès du public, on peut être sûr qu’elles y sont pour beaucoup. Rappelez-vous les Précieuses du XVIIe et le jargon des romans-fleuves de l’époque – première tentative avortée du romantisme. Mais c’est au XIXe siècle et aux premiers maîtres du romantisme que revient l’honneur d’avoir préparé les voies à une littérature de pacotille où l’élément féminin de la société bourgeoise se trouvât plus tard assez à l’aise pour se l’approprier et y convertir les hommes. Nous avons déjà dit quel fut le processus : flatter la sensibilité à tout prix, c’est-à-dire sans égard ni au sens des mots, ni à la raison, ni à l’intelligence exacte de la chose écrite. Pour réussir par des moyens aussi gros, il était avant tout nécessaire de s’assurer la bienveillance et l’intérêt des femmes, car un public d’hommes ne se serait pas laissé faire facilement. Avant l’avènement du romantisme, les femmes étaient considérées comme des êtres ne différant des mâles que par le sexe et la fonction qui leur incombait dans la famille et dans la société. Les poètes se bornaient à célébrer leurs charmes, les plaisirs ou les souffrances qu’elles dispensaient. Cette notion très raisonnable et universellement admise d’une symétrie entre les deux sexes parut trop simple à nos romantiques. Ils travaillèrent à faire de la femme un être surnaturel, inconnaissable, un abîme de mystères impensables, sacrés. Eva, qui donc es-tu ? demandait anxieusement l’un d’entre eux. Ce disant, il ne s’adressait ni à sa grand’mère, ni à sa concierge, ni à quelque jolie fille de sa connaissance, qui aurait pu lui répondre facilement comme nous ferions si l’on nous posait une question aussi simple. Il s’adressait à la Femme, c’est-à-dire à un mot conventionnellement mystérieux qu’il savait ne pouvoir contenir ni sa concierge, ni sa grand-mère. Ou si vous préférez, il « transcendait » ainsi sa concierge et sa grand’mère. C’est une opération qui se pratique aujourd’hui très ordinairement, mais à l’époque, il fallait avoir un grand génie pour s’y essayer. Les belles personnes de l’aristocratie et les laides aussi étaient flattées qu’on les transcendât. Convenez qu’il y avait de quoi. Dans l’Olympe romantique peuplé de drapés fantomatiques tels que la Douleur, la Liberté, la Beauté, il y avait, siégeant au sommet, Dieu, la Femme et le Poète. Notez que pour les hommes, on n’avait rien fait. Ils restaient de simples bipèdes, sans mystères, sans abîmes métaphysiques, et n’avaient pas accès à l’Olympe. Quand on invoquait l’homme, avec ou sans majuscule, il ne s’agissait jamais de l’éternel masculin, mais d’une figure représentant l’espèce humaine, sans distinction de sexes. Vous ne trouvez pas ça irritant, vous ? Que fallait-il attendre d’une littérature qui faisait de la femme une divinité en abandonnant l’homme à sa condition d’animal supérieur ? Rien de solide, bien sûr, ni d’équilibré. Cette inégalité délibérée, injustifiable, ne pouvait qu’engendrer et perpétuer des erreurs au sein de la littérature. Ne nous étonnons donc pas si le romantisme nous propose une humanité boiteuse : l’homme et la femme n’y sont pas de même essence. Sans doute y avait-il bien d’autres choses qui boitaient, mais s’il n’y avait eu que l’humanité, il n’en fallait pas plus pour tomber dans le gâtisme verbal. Le résultat le plus déplorable de cette transfiguration du féminin fut l’intérêt prodigieux qu’il suscita chez les femmes pour une littérature qui les parait d’un mystère et d’une profondeur aussi avantageux, sans compter qu’elles trouvaient dans cette pâture une fluidité, une vagueur, une facilité et une petite excitation nerveuse bien faites pour leur plaire. C’est un fait que les premiers poètes romantiques – je dis les premiers pour les distinguer de Mallarmé, de Valéry – distinction qui ne méconnaît pas leur étroite parenté – c’est donc un fait établi qu’aujourd’hui encore ils intéressent particulièrement les femmes et les jeunes hommes d’environ seize ans, dont la sensibilité est restée proche de celle de leurs mères. Au fond, voyez-vous, la grande habileté du romantisme, qui est aussi son crime et son abjection, a été de solliciter les régions mineures de l’humanité, de flatter les faibles dans leurs faiblesses. Alors que les classiques s’adressaient à l’homme, à sa raison, à sa conscience virile, la nouvelle école se tournait aux femmes, aux adolescents, et visait leur sensiblerie, leur système nerveux. Je ne dis pas que les romantiques ont calculé leur coup. Probablement qu’ils se sont laissés aller à descendre la pente de leurs cœurs. En tout cas, ils étaient sûrs de gagner et ils l’ont senti. Le public viril avait beau renâcler et dénoncer le péril qui montait, leur sale petit air de musique, protégé et porté par les femmes, s’insinuait au cœur de la bourgeoisie. Le plus grave était que cette poussée catastrophique eût lieu au moment où la littérature se trouvait appelée à prendre dans les mœurs une place de plus en plus grande.

— C’est là une circonstance qui aurait dû servir surtout les classiques. Ceux-ci, ayant pour eux la Sorbonne, les programmes scolaires et une réputation assise, étaient singulièrement favorisés. S’ils ont été obligés de céder le haut du pavé aux romantiques qui, eux, ne disposaient ni de la Sorbonne, ni des programmes scolaires, c’est qu’ils étaient épuisés et n’avaient plus rien à donner. Ce que je dis là n’est du reste pas très original et se trouve aujourd’hui dans tous les manuels de littérature.

— Encore un coup, s’écria M. Lepage, je me fiche que vous soyez original ! Mais vous venez de proférer encore une énormité. Quand vous dites que la littérature classique était épuisée, vous êtes victime d’une terminologie commode, presque indispensable, mais qui a l’inconvénient d’égarer les esprits. En réalité, il n’y a pas de littérature classique, ni de littérature romantique. Il y a d’une part la littérature saine, intelligible, dont les mots restent dans un rapport fidèle avec les objets qu’ils désignent – et d’autre part la littérature viscérale, qui s’est donnée aux femmes et où le respect des mots, de leur valeur propre, a fait place au culte du flou, du vague, de l’étrange. Vous pensez sans doute que c’est là une manière un peu simplette de considérer la chose littéraire, mais c’est la seule vraie. Dès qu’on parle de classicisme, de romantisme, de surréalisme, on risque de s’égarer.

— Ce qui ne vous a pas empêché de parler abondamment du romantisme et même de le définir.

— Comme tout le monde, je suis tributaire des mots. J’ai beau me défier de certains d’entre eux, je suis obligé de les employer pour me faire comprendre. Du reste, j’ai pris soin de vous avertir que je n’employais pas le mot « romantisme » dans le sens restreint admis par les spécialistes, mais dans le sens plus large qui lui est dû. Désignant la jeune littérature de 1830 dont nous avons énuméré les caractères essentiels, le mot est évidemment valable pour toutes les littératures qui, sans se réclamer de leur aînée, car elles s’en gardent bien, ont vécu ou vivent encore sur ses principes.

— Je vous suis à peu près et non sans mal. De toutes façons, c’est être bien catégorique d’affirmer qu’il n’existe que deux littératures, quelque nom qu’on donne à chacune d’elles ou qu’on lui refuse. Il y a en réalité toute une gamme d’intermédiaires, dans tous les genres, et tenant à la fois de l’une et de l’autre dans des proportions d’ailleurs difficiles à déterminer, car un poème ne s’analyse pas, comme vous avez l’air de le croire, aussi précisément qu’un composé chimique.

— Vous parlez en littérateur, répondit M. Lepage. Mais moi, depuis plus d’une semaine que nous nous entretenons de littérature, je parle en consommateur et je ne suis pas sûr que vous vous en soyez aperçu. Il se peut que deux champignons, l’un comestible, l’autre vénéneux, appartiennent à des espèces très voisines, mais pour qui les mange, ils n’en sont pas moins essentiellement différents. Et je crois qu’en littérature, les classifications sont aussi vaines que dangereuses. Ce qui compte, à mes yeux de lecteur, ce n’est pas qu’une œuvre doive à telle ou telle école, mais qu’elle soit comestible, qu’elle ne soit pas vénéneuse et qu’à la lecture, elle n’apporte pas une diminution de mes forces. L’autre jour, nous avons vu, texte en main, que Baudelaire écrivait des insanités dans une forme très académique. Pour tous les professeurs de littérature de France, c’est un admirable poète romantique teinté de classicisme, mais pour moi, Pierre Lepage, bourgeois conscient et lecteur attentif, c’est tout simplement un mauvais poète qui crétinise la jeunesse en lui apprenant l’art d’énoncer correctement les absurdités les plus plates. Et les professeurs de littérature, au lieu de se mettre la cervelle à la torture pour lui trouver des références ingénieuses, feraient mieux d’expliquer à leurs élèves pour quelles raisons il est un poète médiocre et de les mettre en garde contre une lecture pernicieuse. Sur un plan plus vaste, ce ne serait pas trop des efforts de tout le corps enseignant pour enfin rendre à l’élément mâle de la bourgeoisie une littérature abandonnée aux femmes depuis cent cinquante ans.

— Abandonnée aux femmes ? J’ai bien du mal à le croire. Comment pourrait-il en être ainsi ? Les critiques littéraires sont presque tous des hommes et leurs suffrages vont presque toujours à des ouvrages d’hommes. En outre, les académiciens et les jurys littéraires accueillent bien peu de femmes.

— Ne faites pas l’innocent, répliqua M. Lepage. Vous savez mieux que moi qu’en matière d’art et de littérature, le critique se montre beaucoup moins soucieux d’éclairer l’opinion que de paraître lui-même intelligent. Il est donc vain d’attendre de lui qu’il s’élève contre des façons d’écrire, de peindre et de sentir dans lesquelles se reconnaissent les gens qui sont censés appartenir à une élite. Les plus distingués d’entre nos critiques sont des hommes, mais leurs critères sont ceux de nos précieuses, c’est-à-dire ceux du romantisme moderne. De même que les autres écrivains, leurs confrères en distinction, ils s’efforcent de plaire aux femmes ou du moins à un public où l’influence des femmes est prépondérante. Car c’est un fait que vous avez pu constater vous-même, dans ce public bourgeois qui prétend être à la page, l’élément mâle joue un rôle de plus en plus passif. Peut-être aussi que les conditions de l’existence actuelle sont pour beaucoup dans cette démission. Avant la première guerre mondiale, il y avait en France et particulièrement à Paris, un grand nombre de bourgeois qui traversaient la vie en jouant avec un monocle ou avec une canne ou avec une particule nobiliaire. Vivant sur un héritage personnel ou sur la dot de leurs femmes, ils n’avaient, jusqu’à l’heure de leur mort, rien de mieux à faire que de tuer le temps. Les uns s’y employaient en courant les filles, les cabarets, les tripots, en faisant collection de timbres, en montant à cheval, en auto ou à bicyclette. D’autres avaient l’esprit plus ouvert, plus curieux et, sans aller jusqu’à se mettre eux-mêmes au travail, s’intéressaient aux arts ou aux lettres, affirmaient des préférences. Pour les raisons que vous savez, cette partie oisive de la bourgeoisie s’est trouvée réduite après la guerre de 1914, et, par la suite, est allée en s’amenuisant. Même dans les familles restées très riches, on se prit à regarder l’oisiveté comme un danger et aussi une provocation, car la révolution bolchevique et l’exode de la noblesse russe donnaient à penser. Chez les hommes les plus fortunés, il devint de mode de travailler, de faire de l’argent ou même d’occuper un poste simplement honorifique dans quelque ministère ou administration. Cette précieuse espèce d’hommes disponibles et d’une curiosité désintéressée était en voie de disparition. En rentrant du bureau, la tête pleine encore des soucis de la journée, on se mêlait poliment mais distraitement aux conversations littéraires conduites par les femmes. « Faulkner est un type formidable », disaient-elles. Et les hommes répétaient : « Faulkner est un type formidable », sans trop se donner la peine d’y aller voir et si d’aventure, sans persévérer, parce que pas bien clair. Ils se laissaient aller aux facilités d’une esthétique viscérale s’exprimant par des affirmations vagues ou gratuites. Remuer des mots creux, communier dans le formidable et les machins d’une poésie folle, c’était, au sortir du travail, comme de déboutonner son faux col et de tomber la veste. Peut-être même y avait-il plaisir à se sentir abdiquer, glisser à un confusionnisme dont on avait une conscience intermittente. Parler littérature, c’était en somme descendre au gynécée. Ainsi des hommes que leur curiosité intellectuelle et l’autorité de leur situation sociale avaient constitués en une sorte d’aréopage beaucoup plus redouté que celui des spécialistes, en étaient-ils venus rapidement à se démettre de leurs prérogatives au profit des femmes. En matière de littérature, le tribunal de l’opinion devint un tribunal féminin qui, au lieu de nous guérir du romantisme, ne pouvait que l’aggraver.

— Ce qui me rassurerait, si j’en avais besoin, c’est que les écrivains français appartiennent en grande majorité au sexe masculin. Et je crois ne pas trop m’avancer en affirmant que la plupart des écrivains femmes s’efforcent d’écrire comme des hommes. Voilà, il me semble, de quoi nous faire espérer.

— Vous voulez dire que l’œuvre d’un écrivain porte la marque du sexe auquel il appartient ? C’est bien possible. Je veux bien croire qu’il existe une façon mâle et une façon femelle de divaguer. Que la première soit généralement plus prisée que la seconde, je l’admets encore, mais je ne vois pas ce qu’il peut y avoir là de si rassurant.

— Je trouve étrange qu’une littérature faite par des hommes et portant la marque d’un travail d’hommes soit considérée comme un domaine féminin.

— Je ne vois pas ce que vous trouvez là d’étrange. Est-ce que les modèles de haute couture et plus généralement la mode féminine ne sont pas conçus très souvent par des hommes ? D’ailleurs, il n’est pas tout à fait exact que la littérature soit abandonnée aux femmes. Vous ne m’avez pas laissé le temps d’ajouter qu’en cette matière, elles partagent avec les jeunes gens le privilège de façonner le goût et l’opinion de leur milieu. Je ne parle pas ici des tout jeunes bourgeois en chandail du café de Flore, qui jouent avec une gravité si sympathique le rôle d’hommes-sandouiches de l’existentialisme. Non, je parle tout simplement de ces rejetons de bonne famille, souvent très sages, que l’on entend disserter, avec tant d’assurance et d’aisance, de la poésie moderne comme aussi de la peinture et du jazz. On ne voit du reste pas pourquoi des adolescents ne se sentiraient pas tout aussi à l’aise que leurs père et mère dans un art, une poésie, une esthétique, qui ne s’adressent ni à la réflexion, ni aux facultés raisonnables. Il n’y a pas besoin, en effet, d’avoir une longue expérience de la vie pour apprécier des œuvres qui bornent leurs prétentions à chatouiller les nerfs, pas besoin non plus d’avoir amassé et ordonné dans sa tête des connaissances de toute espèce, puisque un jugement est affaire d’épiderme. Vous aurez beau dire et objecter, la littérature et, plus généralement, l’art, est devenu un divertissement de femmes et de mineurs, qui pourrait être aussi celui des enfants de six ans si leur désir de comprendre et le besoin d’exercer certaines facultés de l’esprit n’étaient pas si exigeants. Le plus drôle, c’est qu’on nous vante encore les bienfaits de la culture classique et qu’elle soit encore tellement prisée dans les milieux bourgeois. Les mêmes pécores qui raffolent de ces poèmes désossés, sans syntaxe ni ponctuation, et où le sens des mots est à la convenance du lecteur, tiennent beaucoup à ce que leurs enfants fassent du latin et passent ainsi huit ans de leur vie à pâlir sur César, Virgile ou Horace pour y résoudre de très subtils problèmes de syntaxe et d’équivalence. Dites, est-ce que ce n’est pas à se taper le cul par terre ? Autrefois la culture, et plus particulièrement la culture classique, était une formation de l’intelligence et du goût, qui permettait de saisir l’actualité dans ses manifestations intellectuelles, littéraires, artistiques, et cela pouvait aider à vivre. On se demande pourquoi, de nos jours, on continue à ennuyer des gosses avec Virgile, Corneille, Racine, Molière, Descartes et autres, puisque toute cette culture trouve son aboutissement, son couronnement très glorieux dans ce qui en est justement la négation. Il est vrai que cet aboutissement n’est qu’une apparence. En réalité, entre la culture classique et ces modes d’expression qu’emploient une certaine poésie et une certaine peinture pour la satisfaction de leur clientèle bourgeoise, je ne vois aucune continuité véritable, mais une simple superposition. Le fait est que je connais, dans des familles amies, de jeunes cancres parfaitement obtus, mais aussi capables que leurs mamans d’apprécier tels peintres formidables et tels poètes inouïs. Dans ce domaine, ceux de leurs frères qui ont fait de solides études ne leur sont nullement supérieurs. Dès lors, à quoi bon Virgile et Racine et toute la clique ?

— Vous semblez croire, monsieur Lepage, que l’étude des classiques est inutile du moment où elle ne peut plus être une introduction à la littérature en vogue. C’est oublier un peu vite que le commerce des Latins, comme de Corneille ou de Molière, nous apprend d’abord à vivre, à connaître les hommes, les femmes, le cœur humain, la structure passionnelle de notre univers et enfin, à nous mieux connaître nous-mêmes.

— Vous avez la tête dure, répondit M. Lepage.

X

— Vous avez la tête dure, puisque vous ne comprenez pas que l’héritage des Grecs, des Latins et des classiques français cesse d’avoir une valeur d’enseignement pour la bourgeoisie, du moment où celle-ci est acquise au romantisme. Je sais bien ce que vous allez m’objecter : que l’existence d’un bourgeois, même décadent, ne se passe pas tout entière en conversations sur la poésie et qu’elle est consacrée, selon la loi commune, à des activités, à des intérêts, à des tâches et à des soucis au milieu desquels toutes inclinations littéraires et artistiques oubliées, il lui faut prendre le pli d’une réalité où la leçon des classiques a justement gardé toute sa valeur. Mais là encore, vous vous trompez. Il n’est pas vrai que des habitudes de sentir et de s’exprimer puissent se limiter à certaines circonstances, à certains objets, et n’engager qu’un secteur de l’existence. Je vous ai expliqué comment une certaine corruption du goût littéraire pouvait affecter chez des individus le sens des réalités sociales et, s’il en est, politiques ; comment, par exemple, le surréalisme, aliment bourgeois par excellence (préparé par des enfants gâtés de la bourgeoisie pour un public de bourgeois) disposait les esprits les plus sains, les mieux armés, à recevoir le ferment révolutionnaire ; comment aussi un monsieur très riche, mais travaillé par son exquise sensibilité poétique ou simplement par celle de son entourage, devient un auxiliaire à la fois enthousiaste et tremblant de la peste communiste (tout cela, cher Monsieur, je vous l’ai dit et probablement vous ne l’avez pas cru ou bien vous l’avez oublié. Sans doute suis-je naïf de vouloir ainsi vous pousser dans vos retranchements. Vous avez, en tant qu’homme de lettres et qu’homme tout court, des idées, beaucoup d’idées, et bien sûr que vous n’allez pas y renoncer pour accueillir ces vérités toutes simples, ces évidences provocantes que je prodigue dans mes propos. Vous trouverez plus commode de me considérer comme un esprit paradoxal ou plutôt comme un vieil attardé et là, vous aurez raison, puisque au-dessus de la vérité, très au-dessus, infiniment au-dessus, il y a l’actualité qui roule pêle-mêle dans ses eaux sales les hommes, les idées et les pancartes. N’importe, je ne tiens pas à vous convaincre, et je n’ai pas non plus ce grand désir d’avoir raison qui obsède tous ceux qui ont tort ; je ne veux que décharger mon cœur.) Donc, nous avons vu qu’un bourgeois baudelairien, rimbaldien, mallarméen, gidien, valéryen, géralducien, surréalien, picassien, perd la faculté de se situer par rapport aux autres hommes, renie son appartenance sociale et se trouve privé de réactions de défense devant la menace et les empiètements de ses ennemis de classe. Il faudrait ajouter qu’il se trouve pareillement diminué ou divisé contre lui-même dans toutes les occasions qui s’offrent à un être d’affirmer une volonté, une foi, des raisons d’exister. Il ne croit plus à la valeur de son travail dans lequel il ne voit qu’un moyen de gagner sa vie ou de s’enrichir. Un homme pour qui les valeurs poétiques et morales se résolvent en frissons ne peut guère accorder de considération à ses activités de bureaucrate, d’affairiste ou d’administrateur, surtout si ses convictions littéraires l’ont persuadé que de telles activités le situent dans l’abominable catégorie des bourgeois et des antipoètes. Il arrive même que ce brave homme, à qui le commerce des poètes modernes aura révélé son beau tempérament révolutionnaire, soit honteux d’accomplir des travaux contribuant à soutenir l’édifice détestable de l’ordre établi. J’ai rencontré le cas et non pas une fois. Je connais, entre autres, un homme d’affaires qui essaie de se faire pardonner sa profession et son immense fortune en achetant à tour de bras de la peinture, en finançant l’édition de plaquettes de vers et en traitant magnifiquement à sa table les artistes et les poètes les plus avancés, lesquels, je vous assure, n’éprouvent aucune espèce de honte à être ses commensaux. Ce manque de conviction dans la valeur de la tâche se traduit d’ailleurs chez nombre de bourgeois, et de plus en plus, par un affaiblissement de la conscience professionnelle. Il fallait s’y attendre. Combien d’administrateurs d’entreprises publiques ou privées, combien de riches commerçants, d’hommes politiques et de très distingués personnages se livrent aujourd’hui à des trafics d’influence ou échafaudent de louches combinaisons, toujours avec la bonne conscience que procure la certitude de se vautrer dans l’anarchie, le con-conformisme (ah ! le non-conformisme !) de donner la main à la révolution et de marcher ainsi dans les voies de la poésie maudite, dans les voies de la poésie délivrée, de la poésie pure ! Hélas ! ils sont légion !

— Monsieur Lepage, vous avez raison quant à l’affaiblissement de la conscience professionnelle, mais je ne suis pas sûr qu’il faille le rapporter à des influences poétiques. J’en chercherais plutôt la cause dans un complexe politique et économique auquel, du reste, je ne comprends rien. En tout cas, ce que je sais bien, c’est que contrairement à votre affirmation, il ne manque pas de bourgeois et dans les domaines les plus variés, qui sont encore très profondément pénétrés de l’importance de leurs fonctions et de la valeur de leurs œuvres. Feu de Dieu ! À mon tour de dire qu’ils sont légion. Encore un coup, je trouve que vous vous montrez excessif dans vos diagnostics, que vous êtes un peu trop porté à découvrir une épidémie mortelle là où j’aperçois à peine les symptômes d’un mal peut-être bénin.

— Si les ravages étaient aussi visibles que ceux de la guerre ou de l’alcoolisme, il ne vaudrait guère la peine d’en parler. Le mal n’est pas de ceux dont la statistique puisse rendre compte, même approximativement. Il apparaît rarement avec évidence pour cette raison simple que les sujets de conversation ne sont qu’accidentellement littéraires. Du reste, vous êtes suffisamment atteint (je le suis moi-même en dépit de ma vigilance) pour ne pas apercevoir chez autrui les travers qui vous sont habituels. Ceci dit, vous n’avez peut-être pas tort en m’accusant d’être excessif. Je m’efforce de vous décrire en toute honnêteté les symptômes et les effets de l’intoxication littéraire chez les bourgeois de notre époque, mais je suis bien obligé de vous proposer une sorte d’intoxiqué-type dont les caractéristiques se retrouvent chez les autres à des degrés très divers et parfois si faibles qu’elles sont impossibles à déceler. Il me faudrait des précautions infinies et d’innombrables parenthèses pour rendre compte, même approximativement, de l’intensité du mal et des formes qu’il peut affecter dans tous les compartiments et chez tous les individus de la bourgeoisie. Vous pouvez très bien m’objecter qu’il existe à votre connaissance des bourgeois très représentatifs de leur milieu social, qui n’ont jamais ouvert un livre depuis leur adolescence et qui ignorent tout de la littérature actuelle. J’en connais plus d’un pour ma part. Mais ceux-là aussi sont touchés. Pour être influencé par un auteur, il n’est pas nécessaire de l’avoir lu. Cela est surtout sensible sur le plan des idées sociales et politiques. Je pourrais vous citer les noms de tels richards anarchisants de l’entre-deux guerres, aujourd’hui socialisants et néantistes, dont les convictions n’ont jamais rien dû à des lectures, non plus qu’à la réflexion. Il n’y a là qu’un très banal phénomène d’osmose. Vous me dites qu’il ne manque pas de bourgeois très profondément pénétrés de l’importance de leurs fonctions professionnelles et qu’ils sont légion. Sans doute, mais il ne faut pas confondre les mouvements naturels de la vanité humaine et les sentiments d’amour et de respect pour la tâche à accomplir. Il est entendu que la majorité des hommes, et des femmes aussi bien, ressentent vivement l’avantage d’une position qui permet de persécuter son prochain et qu’ils s’enorgueillissent facilement d’exercer quelque autorité sur leur entourage. Mais cet orgueil-là, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait stérile, n’a rien de commun avec la fierté que procure la certitude d’accomplir un travail utile à la conservation des privilèges de sa caste. Avant l’autre guerre, j’ai connu un industriel qui a préféré se ruiner plutôt que de céder sur aucun point à ses ouvriers en grève. Il n’admettait pas qu’il pût y avoir d’autre justice, dans son usine, que celle qu’il y imposait lui-même et il tenait ses ouvriers pour des êtres mineurs n’ayant d’autres raisons d’être que de donner leur peine au patron et faire des enfants qui dussent les remplacer un jour à l’atelier. S’il en avait eu le pouvoir, il aurait mitraillé les grévistes, comme de simples rebelles et avec la satisfaction d’accomplir un devoir de classe. Riez à votre aise, ne vous gênez pas. Mais voilà un homme. Voilà un bourgeois conséquent, logique avec lui-même, ne transigeant pas sur le principe de son existence, un bourgeois comme il n’en existait plus guère à l’époque et comme il n’en existe plus du tout à présent.

— Assurément que ce monsieur jouissait d’un robuste confort intellectuel.

— J’allais vous le dire. Il le possédait sans en avoir précisément la notion.

— On aimerait savoir quelles étaient ses lectures.

— Je ne crois pas l’avoir jamais su. Mais j’imagine qu’en lisant un livre, il devait avoir des réactions rudes et promptes comme celles d’un convive mal élevé qui recrache dans son assiette une nourriture gâtée, sans égard à la qualité du cuisinier ni à celle des autres invités. Son opinion lui paraissait bonne parce qu’elle était la sienne, ou plutôt l’idée ne lui venait pas qu’il pût en adopter une ne lui appartenant pas en propre et, en tout cas, il ne se souciait jamais de l’accommoder à celles des autres. Non, jamais, j’en suis bien sûr. Vous n’avez pas l’air émerveillé. Oseriez-vous affirmer qu’à la lecture d’un livre, vous vous laissez aller à votre sentiment et que vous n’essayez pas de conformer votre jugement à celui des beaux esprits ?

— Quand ce serait, il n’y aurait là qu’un témoignage de ma modestie, de mon humilité en face des œuvres. Il est si facile de se tromper sur la valeur d’un écrit qu’il serait imprudent et présomptueux de se prononcer avant d’avoir l’avis des gens autorisés. Est-ce qu’il ne vous arrive pas de vous tromper ?

— Jamais.

— J’en suis bien content pour vous, monsieur Lepage.

— Attention. Je ne parle bien entendu que de la valeur comestible des œuvres. Je ne me prononce que sur leurs qualités de confort. Et là, vraiment, je suis infaillible. Je réagis comme un estomac ou, si vous préférez, comme réagissaient tous les gens normaux alors que la maladie romantique était inconnue. Quant à la valeur artistique, qui vient en second lieu puisqu’elle n’est après tout qu’un plaisir, je me trompe aussi souvent qu’un autre, mais je me garde bien d’aligner mon jugement sur celui des esprits très distingués qui travaillent justement à démolir mon confort intellectuel, et pour lesquels une œuvre n’est artistique que dans la mesure où elle est nocive.

— Dites plutôt qu’à leurs yeux la valeur artistique d’un poème a beaucoup plus d’importance que toutes les leçons qu’il nous propose pour notre édification morale, sociale, hygiénique, religieuse. Est-ce qu’il faut les blâmer ? Vous, Monsieur Lepage, vous proclamez la primauté de ceci ou de cela, du confort, de la syntaxe, du bon sens. Mais le problème est justement de savoir ce qui doit passer en premier lieu. L’art répond à un besoin de l’homme, qui est peut-être plus exigeant que celui du confort. En tant que facteur du progrès hu…

— Il n’y a pas de problème, coupa M. Lepage d’un ton irrité. Je vous l’ai déjà dit, le plat le mieux cuisiné et le plus odorant n’est qu’une saloperie s’il doit nous empoisonner. On n’a jamais autant parlé de l’art qu’au siècle dernier et en celui-ci ; on ne finit pas d’en discourir et d’en disserter ; il nous a valu d’innombrables traités et théories et on va jusqu’à le flanquer parfois d’une majuscule. Est-il seulement bien sûr que le mot, au sens où on l’entend aujourd’hui le plus ordinairement, corresponde à quelque chose de réel ? Autrefois, l’art était tout bonnement une façon de faire. Il y a un peu plus de trois cents ans que le mot a commencé à se draper dans un brouillard majestueux et par la suite, il s’est tellement sublimé qu’il est devenu je ne sais quelle angoisse cosmique, quel infini indivisible dont le principe imprégnerait certaines créations de l’homme. Tout ça me paraît fleurer la mysticité et ressemble fort à une invention de cuistres laïques en mal de religion. L’Art majuscule, prétexte à combien de doctrines, théories, invocations, prédications, et qui a ses rites et ses augures, je lui trouve un air de famille avec le bon Dieu. Et quant à l’art sans majuscule, quant à ce participe divin dont les initiés éprouvent si vivement la présence dans un poème ou dans un tableau, ne vous semble-t-il pas qu’il est au chef-d’œuvre ce qu’est l’âme à la chair d’un chrétien ? Je vous dis que ce ne sont pas là des façons claires de parler. Quand on parle de l’Art, tout le monde se comprend et personne ne sait au juste de quoi il s’agit. Voilà bien le pire danger. Se comprendre à demi-mot entre initiés tout en ne comprenant rien, c’est, je crois, le véritable mal du siècle – un mal qui n’est peut-être pas particulier à la bourgeoisie, mais dont elle est tout de même seule à crever. Et, il faut toujours en revenir là, hélas ! que de mots servent ainsi à échanger du néant, que de mots, en apparence si simples et si sûrs, brouillent les notions les plus immédiatement nécessaires dans les pauvres cervelles de notre bourgeoisie, qu’elle soit de gauche ou de droite.

— En êtes-vous encore à distinguer entre bourgeoisie de gauche et bourgeoisie de droite, et n’est-ce pas pour vous une même chose ?

— Ma naïveté vous fait peine et compassion, hein ? Vous, vous êtes de ceux auxquels on ne la fait pas. Votre frémissante sensibilité révolutionnaire vous fait regarder la bourgeoisie tout entière comme un magna informe et grotesque, un ramassis d’antipoètes à fourrer tous dans le même sac. C’est ainsi que les bourgeois eux-mêmes, vos clients, la considèrent et, plumitif, il vous faut bien dire amen aux radotages de ces gens-là. N’empêche qu’il existe une bourgeoisie de gauche et une de droite… Non, non, il ne s’agit pas de simples étiquettes et tout cela repose bel et bien sur des réalités matérielles. À l’échelon supérieur de la bourgeoisie, c’est la nature de la propriété qui commande les convictions politiques. Un industriel est l’ennemi naturel des lois sur le travail qui augmentent le prix de la main-d’œuvre. Il est pour le curé qui situe le paradis du peuple dans une autre vie. Il est patriote et xénophobe parce que les voitures américaines ou les conserves d’Argentine l’empêchent de dormir. Au contraire, le spéculateur, qu’il ait à vendre des caleçons, des cannes à pêche, des bouteilles de bière ou des valeurs boursières, est pour les hauts salaires et les loisirs des travailleurs, qui lui permettront d’écouler plus vite sa marchandise. Il soutient contre le curé que le paradis est sur la terre : « Quand on est mort, on est foutu, dit-il, pressez-vous d’acheter des caleçons en soie, des cannes à pêche et buvez sec. » Pour ce qui est de la patrie, des frontières et du prestige national, il incline à ne voir là que foutaises et superstitions, car si les cannes à pêche d’Australie font prime sur le marché, il les vendra aussi bien que si elles étaient françaises. Pardonnez-moi, je n’ai pas la prétention de faire un cours d’économie politique. J’ai seulement ouvert une parenthèse pour rappeler que les opinions politiques, dans notre bourgeoisie, reposent sur des supports matériels, autrement dit des raisons profondes. Pourtant, voyez ce qui s’est passé sous l’occupation allemande. Les grands bourgeois de gauche sont devenus des superpatriotes, des tenants de l’honneur de la France et des jusqu’au-boutistes. Ceux de droite, au contraire, se sentaient citoyens d’Europe et l’honneur de la France les agaçait autant qu’il avait pu agacer un communo-anarcho-libéral de 1930. Bref, les uns et les autres avaient oublié leurs raisons profondes.

— Je crois bien ! m’écriai-je. Les conditions économiques créées par l’occupation…

— Arrêtez. Je sais tout ce que vous allez me dire. Mais les raisons profondes de tous ces beaux messieurs étaient permanentes. Une fois liquidée la situation économique qui les empêchait de jouer normalement, elles devaient reprendre toute leur valeur. Or, la guerre étant virtuellement terminée et les intérêts de l’une et l’autre bourgeoisie retrouvant leurs vraies places, rien ne se passe comme on attendait. La grosse galette de gauche est toujours pour l’honneur des armes françaises et la politique de prestige national et ses journaux hurlent à la mort, réclamant à grands cris le sang des mauvais patriotes. L’hystérie patriotique va si loin que la haute banque est en train de se faire caloter ses privilèges sans dire ouf. C’est le dernier degré du gâtisme politique. Cependant les gros usiniers, les gros propriétaires terriens continuent à soupirer tout bas après le fascisme et la grande Europe. Je vous demande un peu qu’est-ce que tout ça peut leur fiche aux uns et aux autres ? La vérité, je n’ose pas la dire, vous ne me croiriez pas.

— Je vous en prie, ne me laissez pas sur ma soif.

— Eh bien, la vérité, c’est que toute cette bourgeoisie est surréaliste. Elle ne rêve qu’à marcher au plafond, à parler avec ses pieds ou à se nourrir de guidons de bicyclettes. Rappelez-vous ce que je vous ai dit de sa sensibilité révolutionnaire. La révolution représente à ses yeux une quatrième dimension, un sésame qui ouvre, en même temps que les coffres-forts des riches, la porte secrète des mystères et des abîmes romantiques. Les grands bourgeois de droite étaient aussi surréalistes que ceux de gauche, et aussi férus de révolution, mais ils n’osaient pas l’avouer, censés qu’ils étaient représenter la tradition. Ils parlaient des surréalistes et des révolutionnaires avec la hargne envieuse des vieilles filles qui flétrissent la légèreté ou l’inconduite des jeunes et jolies femmes. Aussi, quel bonheur pour tous ces pauvres refoulés lorsque le Maréchal eut proclamé la révolution nationale. Avec quelle frénésie devaient-ils se jeter sur le mot révolution, s’en barbouiller, s’en gargariser. Eux aussi étaient enfin des révolutionnaires, et à tous crins, qui pouvaient à leur tour cracher sur les patriotards et les jusqu’au-boutistes et supprimer les frontières et avoir des vues larges comme mes fesses. Rappelez-vous avec quelle joie puérile et touchante leurs écrivains nous entretenaient de révolution. Ce n’était même plus la révolution nationale, c’était « notre » révolution, c’était la révolution tout court. Littérature, vous dis-je. Quand la bourgeoisie sort de ses gonds, pas d’erreur, c’est qu’elle est en état de transes littéraires. Voyez ceux de la grande bourgeoisie gaulliste, il a fallu la guerre germano-russe pour en faire des gaullistes et des patriotes. Et alors, on les a vus soudainement adorer ce qu’ils avaient brûlé, renié, méprisé, bafoué. Il a suffi d’une simple bénédiction révolutionnaire pour que les attitudes les plus déconsidérées, les idées et les sentiments les plus désuets, avec leur cortège de clichés et de slogans les plus éculés, deviennent autant de radieuses nouveautés. On les a vus, on les voit encore baiser la trace des pas des communistes avec ravissement. Nombre d’entre eux, n’y tenant plus, se sont fait inscrire au parti.

— Vous réduisez l’histoire à un schéma commode. En réalité la gauche bourgeoise est restée fidèle à elle-même, puisque, en suivant les communistes, elle a défendu les droits de l’homme et en particulier ceux des Juifs.

— Vous vous foutez de moi, ricana M. Lepage. Fallait-il, pour empêcher les Juifs d’être massacrés par les nazis, faire alliance avec les communistes dont le but avoué est justement de faire subir le même sort aux bourgeois de mon espèce ? La peau d’un Juif vous paraîtrait-elle par hasard plus précieuse que la mienne ?

— Oh ! moi, vous savez, je ne me mêle pas de politique, répondis-je, le regard fuyant.

— Mais, bon Dieu, nous ne parlons pas de politique ! pas plus d’ailleurs que de littérature. Nous parlons de confort intellectuel et des erreurs où les abus de romantisme égarent notre malheureuse bourgeoisie. Mettez-vous bien ça dans la tête, mon ami. Vous prétendez que les droits de l’homme n’ont pas cessé d’être chers aux cœurs de la gauche bourgeoise. Je voudrais vous croire. Avant la guerre, le souvenir de l’affaire Dreyfus hantait encore les cervelles des bourgeois aux grands cœurs, et leurs journalistes nous en entretenaient à chaque instant. Dans les jours qui ont suivi la Libération, comme vous savez, on a fusillé des dizaines de milliers de Français, hommes, femmes et enfants, dont la plupart n’étaient nullement collaborateurs, ni de près, ni de loin, mais qu’on supprimait pour s’emparer de leurs femmes ou de leurs biens ou de leurs places ou simplement pour le plaisir. Or, pas un bourgeois résistant, pas un écrivain de tradition dreyfusarde qui se soient émus de ces crimes crapuleux perpétrés sous des prétextes patriotiques. Que ceux qui n’ont pas la conscience tranquille ou qui redoutent de se compromettre soient muets sur ce chapitre, rien de plus naturel. Mais j’ai interrogé des résistants bourgeois qui, après avoir généreusement risqué leurs vies, se sont conduits de façon irréprochable. J’ai entretenu, sur le même sujet, un écrivain gaulliste au-dessus de tout soupçon d’opportunisme. Je leur ai représenté quelle énorme et bourgeonnante affaire Dreyfus il y avait à mettre en branle. Mais les uns et les autres se sont défilés avec des paroles évasives sur la violence des temps et le manque de statistiques exactes. La vérité est que ce déchaînement ahurissant de massacres, ces grandes coulées de sang, ces pillages, ces cervelles éclatées, leur apparaissent comme un très joli thème surréaliste où il y a une atmosphère formidable et révolutionnaire en diable. Même chose en ce qui concerne nos bourgeois hitlériens. Buchenwald et Auschwitz ne les empêchent pas de soupirer après la révolution (nationale) et la grande Europe. Tous ces camps de la mort et ces fours crématoires, ça vous a une gueule baudelairienne en plein et ils y voient une poésie folle. Je vous dis que tous ces gens-là sont des détraqués.

— Il semble en effet qu’ils se montrent inconséquents, mais c’est là une défaillance tellement ordinaire qu’il n’y a pas besoin, pour l’expliquer, de mettre en cause la littérature. Vous pourriez aussi bien y voir le résultat de l’exaspération des passions politiques.

— On peut très bien y voir ce que vous dites et qui s’y trouve en effet. Mais ce que j’essaie justement de vous expliquer, c’est comment ces passions politiques ont pris racine dans la bourgeoisie et pourquoi elles sont au même degré d’exaspération alors qu’elles devraient être oubliées et déjà regrettées. Songez qu’en 1848, une fois la révolution faite, il n’a pas fallu trois mois à la bourgeoisie de gauche pour revenir de sa passion idéaliste. Mais nos chers aïeux, qui lisaient pas mal de sottises, n’avaient tout de même pas lu Baudelaire. Mon explication vous hérisse le poil. Vous la trouvez sommaire et de parti pris. Pourtant, si vous examiniez dans le détail ou même dans le demi-gros les manifestations de l’actuelle sensibilité bourgeoise, vous y retrouveriez toutes les bizarreries dont nous avons eu l’occasion de nous entretenir. Voyez, par exemple, le comportement de vos confrères, pour ne parler que de votre profession. M. François Mauriac ne nous donne-t-il pas le régal de très beaux articles dans lesquels sa sensibilité révolutionnaire l’emporte infiniment sur sa sensibilité chrétienne qui est pourtant bien vive ? Je cite le nom de ce grand artiste parce que ses articles lui font honneur et ne peuvent que le servir, mais vous connaissez sûrement des écrivains appartenant à l’autre bord et qui rêvent en secret à la révolution nationale et que console la certitude d’être d’authentiques révolutionnaires. Les extraordinaires dimensions des événements dont nous avons été les témoins en ces cinq dernières années, donnent un relief exceptionnel au désordre des esprits bourgeois, mais ne nous révèlent rien de nouveau. Le gâtisme révolutionnaire de nos élites dorées, nous en avons connu, bien avant la guerre, des témoignages éclatants et qui, pour ma part, m’ont souvent irrité, mais amusé aussi.

— De tout ce que vous venez de dire, je retiens principalement ces « raisons profondes » qui coupent la bourgeoisie en deux. Si l’on tient compte de cette opposition, il devient peu croyable que la bourgeoisie tout entière soit gâtée par le mal de poésie et il semble que celle de droite ait dû sauvegarder son confort intellectuel, ne serait-ce que par le choix de ses auteurs, qui n’est certainement pas celui de gauche.

— Il y a un peu de vrai dans votre conclusion. La gauche se trouve en effet plus exposée que la droite aux ravages de la littérature, toutefois beaucoup moins qu’il peut sembler à première vue. En réalité, les deux tronçons de notre bourgeoisie ont à peu près les mêmes dadas littéraires et artistiques. Les divergences ne sont qu’apparentes et superficielles, sauf en ce qui concerne les œuvres ayant une intention politique. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que l’accord des deux tronçons s’est réalisé à propos de Proust. C’est d’ailleurs une chose bien surprenante qu’À la Recherche du Temps perdu ait suscité tant d’enthousiasme et de dévotion là où on pouvait raisonnablement s’attendre à ce qu’il rencontre l’hostilité ou le mépris. J’y ai souvent pensé depuis et il m’a toujours semblé très étrange que l’œuvre de Proust ait été aussi unanimement admirée, des intellectuels de droite les plus constipés comme des avant-gardistes les plus farouches, de la haute finance littéraire comme des conservateurs monoclés et académisants. Vous ne trouvez pas ça très curieux ?

— Je trouve au contraire naturel que le génie s’impose avec cette autorité et ne soit contesté de personne.

— Bien sûr, le génie. Encore un mot que je n’aime pas beaucoup, un mot qui ne recouvre pas grand’chose de ferme. Enfin, mettons que le génie s’impose. Tout de même. Voilà un homme, je parle de Proust, voilà un écrivain réaliste, ultra-réaliste qui, dans ses descriptions, reproduit la réalité dans ses plus menus détails avec l’attention scrupuleuse d’un savant penché sur son microscope et sans se permettre jamais aucune transposition, fantaisie ou déformation elliptique ; qui va jusqu’à se fabriquer un style (qu’on croirait emprunté à un manuel de physique ou de philosophie) pour n’être pas tenté de céder aux mouvements d’humeur où une écriture personnelle ne manquerait pas de le pousser aux dépens de sa volonté d’objectivité ; qui étudie en clinicien l’univers de ses impressions et, méprisant pour ce faire les matériaux poétiques du romantisme, d’un usage si facile, réussit à placer tout ce monde subjectif sur un plan de réalité objective. Autant dire que ce peseur de mots, cet ennemi-né de l’hermétisme, du sous-entendu et de tous les impressionismes, ce géomètre-arpenteur du subjectif, cet hypercartésien du réalisme, marche au rebours de la mode et ignore délibérément, ostensiblement, le grand courant calamiteux et centenaire qui submerge nos artistes bourgeois. Pourtant, qui voyons-nous saluer son apparition avec une ferveur quasi-religieuse, proclamer son génie et son immortalité, cousiner, fraterniser avec lui et regarder son œuvre comme la matrice de leurs élucubrations personnelles ? Tous ceux, bourgeois esthètes, amateurs d’hermétisme, anarchistes littéraires, vendeurs et acheteurs d’orviétan poétique, chercheurs de frissons, champions de l’étrange, de la révolte et du refus, tous ceux dont la manière de sentir, de comprendre et de s’exprimer s’opposait justement point par point à celle de Proust. On était en droit de croire que pour ces gens-là, chaque page d’À la Recherche du Temps perdu serait un enseignement et une occasion de détester leurs propres erreurs. Il se produisit tout autre chose. Avec une tapageuse inconscience, ces mages de l’abscons et de la poésie verrouillée annexèrent l’écrivain le plus réaliste de tous les temps. Malgré son souci de transcrire fidèlement la réalité, malgré ses phrases rudement maçonnées, Proust acquit ainsi une réputation de préciosité, d’hermétisme, et passa pour une espèce de décadent. Vers 1925-30, les gens d’une rare distinction ne pouvaient pas se rencontrer sans échanger des coups de coude dans l’estomac et, les yeux noyés, murmurer une suavité sur la sonate de Vinteuil ou la dégustation d’une certaine madeleine, car ils avaient été frappés non pas du tout par la charpente, la maçonnerie de l’œuvre proustienne, mais par quelques détails mineurs qui leur paraissaient d’une sensibilité un tant soit peu maladive et par là même dignes d’attention. Tout ceci est pour vous expliquer qu’il n’existe pas d’antidote contre le virus romantique qui ronge nos cervelles. Proust, qui aurait dû ramener dans la littérature l’équilibre et la méfiance des poncifs surannés qu’exploitent encore nos avant-gardistes, n’a pas été compris. Les poètes qui l’ont porté aux nues n’en fabriquaient pas moins ce qu’ils avaient le front d’appeler des poèmes et qui n’étaient et ne sont encore qu’un verbiage insignifiant.

— Oh ! m’écriai-je de douleur. Oh ! Monsieur ! Traiter ainsi la jeune poésie !

— De quoi vous plaignez-vous ? J’appelle insignifiant ce qui ne signifie rien. Suis-je reprochable en quoi que ce soit ? Je ne fais nul tort à la jeune poésie puisqu’elle prétend justement ne rien signifier.

— Quelle erreur, monsieur Lepage ! L’idée qui, en tant que lecteur, paraît vous être chère, ne jaillit pas seulement de la phrase organisée, mais aussi bien d’un mot, d’une cadence, d’une sonorité remarquable. Du reste, à quoi bon feindre ? Vous le savez comme moi, il s’agit beaucoup moins de signifier que de créer chez le lecteur une émotion ou une sensation poétique. Il est donc très naturel que dans un poème, la construction grammaticale et les arêtes de la logique s’effacent jusqu’à disparaître complètement pour ne rien ôter à la musicalité du vers. J’ose à peine vous le dire, monsieur Lepage, mais vous semblez avoir oublié ce que savent aujourd’hui toutes les personnes de goût : la poésie, la vraie, la seule qui vaille, est d’abord musique.

— Vous parlez bien. En effet, la poésie est d’abord musique. Mais ce sont justement vos crétins de poètes qui l’ont oublié. Pourquoi diable, dans leurs assemblages invertébrés et (je maintiens) insignifiants, croient-ils devoir supprimer les virgules, les points et souvent jusqu’aux majuscules qui pourraient imposer à l’esprit du lecteur l’idée de pause, de respiration ? Ne savent-ils donc pas que la musique est d’abord ponctuation ? N’ont-ils jamais écouté un pianiste, un accordéoniste, un joueur d’orgue de barbarie ? S’ils jetaient seulement un coup d’œil sur une partition, ils verraient toute l’importance qu’y prennent les virgules, les points, les points-virgules et d’autres temps, plus subtils encore. Mais voilà bien l’inconséquence et l’aveuglement de nos romantiques bourgeois. Ils proclament, ils affichent leur passion d’une poésie qui soit toute musique et ils vous fabriquent une poésie qui en est juste le contraire et nul ne s’avise de leur erreur ou de leur mensonge. Pour moi, je ne m’en étonne pas. Des gens qui ont appris à parler de travers, puis à penser de travers, finissent sûrement par sombrer dans l’absurde et ne peuvent même plus, comme il arrive dans certains cas de folie, sauver les apparences de la logique à l’intérieur de leur système. La langue, la cervelle, l’ouïe et la vue, tout les trahit à la fois. Ils ne distinguent plus entre le bruit et la musique, entre le cercle et le carré. Non seulement ils désignent une chose par le nom d’une autre, mais ils pensent une chose pour une autre et ils en viennent même à se tromper sur la nature de leurs sensations les plus élémentaires. Je reconnais que dans l’ordinaire de la vie, ces divers symptômes n’apparaissent pas encore avec évidence. Le métier, le souci de subsister, les obligations domestiques constituent des garde-fous et imposent d’ailleurs des gestes et des attitudes d’esprit qui masquent une réalité parfois alarmante. Mais lorsqu’un individu se livre à des activités plus gratuites ou qu’il est en situation de manifester librement sa sensibilité, ses goûts, ses idées, le désordre devient aussitôt très visible. Les littérateurs, les peintres, les femmes du monde et les jeunes gens de bonne famille, qui ont la préoccupation constante d’exprimer une préférence, se recommandent particulièrement à notre attention et nous savons, hélas ! qu’ils ne la déçoivent pas. Leurs tares s’étalent sous nos yeux, parées d’une extravagance parfois assez brillante. Malheureusement, nous voyons ces mêmes faiblesses commencer de se manifester chez des gens d’autres milieux, et sous un aspect beaucoup moins brillant. Lentement, bien sûr, mais sûrement, le peuple devient baudelairien, gidien, valéryen, bretonien, romantique, amateur de flou et de formidable, déjà malade lui aussi de surréalisme, de narcissisme, d’esthétisme, d’infra-poétisme. Pourrait-il en être autrement alors que la bourgeoisie préside à son éducation ?

— Il me semble pourtant, dis-je, que la corporation des instituteurs est restée assez saine d’esprit.

— Peut-être en effet les instituteurs représentent-ils ce qu’il y a de plus solide dans la France intellectuelle, bien qu’ils ne soient pas non plus, pendant les années studieuses de leur jeunesse, à l’abri de certaines contagions. En tout cas, ils ne parlent pas de Baudelaire, ni de Rimbaud, ni d’Eluard à leurs élèves de l’école primaire. Notez qu’un jour viendra sûrement où ils leur donneront à apprendre des morceaux du Cimetière Marin ou de la Rose Publique. Pour l’instant, les auteurs de fond restent La Fontaine, Molière, Hugo (tout de même, hein, Hugo). Mais l’éducation du peuple ne se fait pas seulement à l’école primaire. Elle se fait surtout par la presse, par la radio, par le cinéma. Et journalistes, radiophonistes, cinéastes sont eux-mêmes des bourgeois tarés de romantisme. Il suffit, pour être fixé sur ce point, de lire les journaux, d’entendre les émissions et de voir les films. Sans parler de la production de basse qualité et à ne considérer que les œuvres les plus distinguées, la tendance générale apparaît nettement. Tous les clichés, poncifs, conformismes et pompiérismes non conformistes, les contradictions ingénues, les aberrations, les…

M. Lepage eut un geste de lassitude.

— Parlons d’autre chose. Ce soir, vous dînez à la maison, et vous entendrez dans son répertoire de femme à la page notre bonne demoiselle Anaïs. Il est bon qu’auparavant, je vous accorde un temps de repos. Parlons femmes, voulez-vous ? Bien entendu, pas de la Femme éternelle, pas d’Eva-qui-donc-es-tu, ni de sa nature diabolique ou angélique, mais de cuisses, de fesses, de tétons, enfin, quoi, de choses qui existent vraiment. Lorsqu’ils sont entre eux, les hommes se racontent volontiers de grasses cochonneries et je crois que c’est de leur part une réaction inconsciente contre cette vieille habitude que se repassent les familles, les curés et les pédagogues de tout poil de faire surgir entre les femmes et nous la Femme majuscule fourrée de brouillard et de mystère. Au diable le brouillard, dites ?

XI

En voyant Melle Anaïs et les savantes boucles grises qui encadraient sa dure figure, je compris pourquoi nous dînions tard. Elle était allée à Paris se faire coiffer. Je me sentis flatté et j’augurai bien de la soirée. Avec sa robe en lainage blanc qui découvrait jusqu’au genou des jambes puissantes, avec sa peau rouge et grenue et sa gorge plate, elle faisait vraiment penser à un colonel en chlamyde. Elle avait une aisance rude, parlait avec autorité, d’une voix brève et masculine. En face d’elle, M. Lepage prenait un air faussement timide et jésuite qui me réjouissait déjà et me faisait espérer beaucoup.

— J’arrive tard, dit-elle en nous précédant à la salle à manger. Je m’excuse. Je suis allée à Paris me faire coiffer et les domestiques en ont profité pour ne rien fiche. Tous les mêmes, ces domestiques. Il faudrait toujours être derrière eux. Avec une trique. Quand je suis rentrée à sept heures et demie, rien n’était fait. Rien. Rien. Rien.

— Mais pourquoi n’avoir pas profité du camion de Lambourat, qui vous aurait mise ici à cinq heures ? demanda M. Lepage.

— Voyons, Pierre, vous savez bien que c’était impossible. Mon coiffeur et des courses aux quatre coins de Paris.

— Anaïs, ne me cachez rien. Vous avez encore passé votre temps à flâner dans des rues louches. Vous adorez ça.

Ce disant, M. Lepage m’adressait un clin d’œil.

— Pas eu le temps, je vous dis.

Melle Anaïs, qui venait de commencer son potage, resta un moment la cuillère en l’air et parut écouter une voix intérieure, comme il arrive à tout être humain quand sa conscience l’avertit obscurément qu’il a oublié dans le métro son parapluie ou sa valise. Elle éclata :

— Ah ! la beauté de certaines rues de Paris ! On n’y voit pas clair, des maisons sales, pas d’aplomb, ça pue, des carreaux cassés, des gosses en guenilles, la misère, la merde. Et ça vous a une gueule ! une atmosphère ! C’est d’une poésie ! Inouï ! Fantastique ! Ça vous prend aux tripes.

— Allons, ne vous emballez pas, dit M. Lepage. Au fond, vous n’aimez pas ça du tout.

— Naturellement, vous ne sentez pas la poésie de ça et vous êtes incapable d’imaginer que d’autres y sont sensibles. Monsieur, ajouta l’hôtesse en se tournant vers moi, je suis sûre que vous sentez comme moi cette poésie des rues de Belleville ou du Marais. Il suffit d’un air d’accordéon qui s’échappe d’un bistrot, il suffit d’une odeur de graillon et souvent de rien. Ça vous prend. Ça vous émeut. N’est-ce pas ?

— C’est formidable, dis-je.

— J’aime ces rues sordides où les moindres choses prennent une valeur fantastique.

— Pas vrai, dit M. Lepage.

— Mais j’en suis folle !

— Êtes-vous jamais entrée, demandai-je, dans les maisons qui bordent ces rues-là ? Elles ont souvent une gueule étonnante, vous savez. Et une atmosphère ! Des couloirs pourris, des logements bas, étroits, rencognés où la nuit dure toute l’année, des murs en transpiration, cloqués, boursouflés, éclatés, grouillant de vermine ; d’invraisemblables et puantes alcôves où les rats font la sarabande ; des cabinets sans eau, dont l’odeur se compose avec celles du rat, du chou, du pétrole, du pourri et de la maladie. Là-dedans s’entasse une humanité rachitique, pesteuse, disputant son existence aux ténèbres, aux bêtes immondes et à la tuberculose.

— Magnifique ! En effet, ça doit avoir une gueule extraordinaire.

— Mangeons du foie gras, dit M. Lepage avec humour.

On mangea du foie gras. M. Lepage, avec une feinte humilité, me demanda ce qu’il fallait penser de la littérature actuelle. Honnêtement, sans du tout chercher à provoquer Melle Anaïs, j’entrepris de dire ce que j’en pensais. D’abord, elle écouta, visiblement impatiente, et ne tarda pas à prendre la parole pour redresser mon jugement. Sans me le signifier expressément, elle me donna à entendre que j’étais affligé d’une sensibilité rudimentaire qui ne me mènerait pas loin dans la vraie connaissance de la littérature. Elle lisait beaucoup, principalement les Américains et, entre tous, Faulkner qui lui procurait l’impression de revivre pour la ennième fois une existence en forme de cycloïde. Quant aux Français, ses préférences allaient, en littérature, à Picasso et, en peinture, à Jean Paulhan qui, n’étant pas peintre, l’était néanmoins et d’autant plus. Mais présentement, elle était surtout occupée du marquis de Sade qu’elle appelait « son cher puritain », parce qu’étant réputé immoral, il était nécessairement moral et à proportion. Elle m’entretint particulièrement de deux héros des 120 journées de Sodome, ayant pour noms l’un Brise-Cul et l’autre Bande-au-ciel, dont M. Lepage se trouva contrarié comme aussi de l’insistance qu’elle mit à nommer ces deux personnages qui paraissaient solidement jumelés dans sa mémoire. Elle parla aussi de la symbolique kafkaïenne qui, disait-elle, se développe en spirale, elle parla de potentiel créateur, de normes sexuelles, de spasme rimbaldien, de synthèse totale, de bestialité sublime, elle me demanda si j’avais déjà profané des cadavres et, sur ma réponse que non, marqua de la surprise et aussi quelque mépris. À toute vitesse, elle égrena des noms de poètes formidables, poètes ou prosateurs, je ne sais plus, et cita des morceaux de poèmes « d’une beauté folle », poèmes ou proses, je ne sais plus non plus. Essentiellement, son univers littéraire, poétique, artistique, était peuplé de ténuités, d’infusoires, de petits poils vibratils et aussi de monstres étranges, biscornus, de sexes en action, d’entités révolutionnaires, de courbes géométriques courant vers les infinis, de fous, de sadiques, d’assassins, de héros marchant ordinairement sur les mains. Et cet univers possédait une espèce de double fond philosophique où se composaient, dosés au hasard, marxisme, nietzschéisme, freudisme, lamaïsme, existentialisme. Tout cela me fut révélé, en somme assez complètement, en moins d’un quart d’heure. Au moment du rôti, je n’avais plus grand’chose à apprendre de ses préférences. M. Lepage parla viande de bœuf.

— Il y a des gens, fit-il observer, qui raffolent positivement du bœuf gros sel. C’est une chose qui m’étonnera toujours.

— Comment ! s’écria Melle Anaïs, mais le bœuf gros sel, je l’adore ! C’est quelque chose de tellement inouï !

— Est-ce qu’il y aurait une poésie du bœuf gros sel ?

— Qui vous parle de poésie ? Et quand il y en aurait une, je ne vois pas qu’elle vous soit jamais accessible. Car elle existe réellement, cette poésie du bœuf gros sel, mais vous ne risquez pas de la rencontrer dans les limites de votre petit horizon bourgeois. C’est la poésie du quotidien poisseux, de l’angoisse rôdeuse. Ah ! comme je sens ça !

— Et la poésie de mes pantoufles ? demanda M. Lepage. La sentez-vous aussi ?

— Vous êtes stupide, Pierre. Vous ne pouvez pas comprendre le plaisir que, moi, j’éprouve à déjeuner d’un bœuf gros sel sur le marbre d’un bistrot. Je connais un petit bouchon à la Bastille, où j’ai justement déjeuné à midi. Une atmosphère folle. C’est un bougnat qui sert à boire sur un zinc minuscule et à manger sur une demi-douzaine de tables de marbre. Le patron, à lui seul, est déjà étonnant. Imaginez un bonhomme court sur pattes, la figure à moitié rongée par un chancre syphilitique. Une gueule ! On irait là-bas rien que pour voir sa tête. Il est magnifique.

Melle Anaïs s’interrompit et, prenant un verre dont la transparence lui semblait douteuse, le tendit à la bonne avec un dur regard qui fit rougir la délinquante. Celle-ci quitta la salle à manger, emportant le verre.

— Ces filles sont décidément impossibles. Souillons, sans cervelle, pas une qui soit capable d’assurer un service convenable. Et d’une prétention ! Mais que voulez-vous, il faut s’en contenter. À l’heure qu’il est, on n’en trouve pas et on est bien obligé de tolérer des bonnes qui osent vous poser sur la table des verres mal rincés.

— Triste époque, opinai-je. Votre bougnat de la Bastille ne connaît sans doute pas ce genre d’ennuis.

— Non, car il sert lui-même les clients. Bien entendu, on mange sur le marbre avec des couverts en fer et on boit dans des verres à moutarde, c’est ce qui est charmant. Les repas sont assez chers, mais quelle atmosphère ! Les clients du zinc ont une gueule formidable. À midi, pendant que je déjeunais, il y avait là un type épatant. Maigre, minable, une face de vieil assassin, de doyen du crime. Absolument magnifique. Et loqueteux, un veston élimé, graisseux, un pantalon en loques, on voyait ses fesses. Inoubliable. Je mangeais mon bœuf gros sel en regardant ses pauvres fesses de déchu pendant que la radio dévidait une chanson d’Édith Piaf. C’était d’une beauté. D’une mélancolie. D’une poésie. Magnifique, énorme, fantastique !

— Mais la poésie de mes pantoufles ? insista M. Lepage.

— Elle est à considérer, dis-je, mais elle se trouve dépassée. Examinez cette conjonction d’un bœuf gros sel, d’un derrière famélique, d’une chanson d’Édith Piaf, et d’un bougnat rongé de syphilis. Vous êtes devant une somme de superlatifs nauséeux, chargée d’un potentiel épique à emporter toutes les barrières du confort intellectuel. C’est tout simplement formidable.

Melle Anaïs me regardait avec une grande bienveillance. Quand j’eus fini mon couplet, elle se pencha sur moi, du mouvement d’un reître qui va prendre une fille en croupe et, m’assénant une claque dans le dos, me dit d’une voix mâle :

— Vous au moins, cher Monsieur, vous me comprenez. Je suis rudement contente. Mais je vous ferai connaître mon bougnat. Tenez, vendredi, je vais à Paris, je vous emmène. L’après-midi, j’irai avec la comtesse de Jerluz visiter un bordel. C’est son fils qui doit nous chaperonner. Vous viendrez avec nous.

— Comment ! s’écria M. Lepage, visiter un bordel ? En voilà une idée saugrenue ! Mais vous êtes complètement folle ! Vous n’avez donc pas la moindre conscience du ridicule auquel vous vous exposez en allant vous fourrer dans cette expédition ? Jolie trouvaille, ma foi. Au milieu de toutes les putains, vous allez faire belle figure, et la comtesse aussi. Vous êtes folle, je vous dis. Ou bien vous avez perdu tout sentiment des convenances.

— C’est vous qui déraisonnez, mon pauvre ami. Où voyez-vous que la comtesse et moi manquions aux convenances ? C’est en tout bien tout honneur que nous nous proposons cette visite et croyez bien qu’il ne s’agit pas, en ce qui me concerne, d’une curiosité malsaine. Au contraire, je suis guidée par un sentiment de tendresse, de piété fraternelle, sans compter qu’il y a, dans l’atmosphère d’un tel établissement quelque chose de poignant, d’indicible.

— C’est un mystère lourd d’humanité et de poésie, dis-je en levant l’index.

— Une poésie énorme ! s’écria Melle Anaïs. Ah ! comme je sens bien ça ! Tous ces désirs d’hommes pressés qui viennent choisir dans le troupeau, la maquerelle qui empoche l’argent, et après, le rut, la frénésie triste, le silence formidable qui suit l’assouvissement et, d’autre part, l’impuissance, l’horrible sollicitude, le fouet…

— Nom de Dieu de vieille bête ! explosa M. Lepage. Allez-vous nous fiche la paix avec vos saletés ?

— Je trouve ça d’une grandeur. D’une cruauté. D’une atmosphère. D’une poésie. Ah ! la poésie de ça : brutale, douloureuse, écrasée entre les sexes…

— Assez ! gardez vos cochonneries pour vous et pour la comtesse. Je ne veux plus entendre parler de derrière poétique, ni de rut poétique, ni de sexe poétique. À bas la poésie !

— Oh ! Pierre, comment pouvez-vous ? Ecoutez-moi. Je veux que vous m’écoutiez.

Melle Anaïs, malgré les protestations de M. Lepage, dégorgea une quinzaine de vers évoquant la nuit, les becs de gaz, les filles, les accouplements de clochards et la chair éreintée. Ce fut un moment très agréable. Tout en mettant le ton qui convient à la lecture d’un ordre du jour de bataillon, elle s’efforçait de prendre un accent faubourien et une mine gouapeuse. M. Lepage lui-même ne put se tenir de sourire. La récitante fut interrompue par un coup de sifflet venu du dehors et suivi de plusieurs autres. Son visage se durcit.

— Encore ce voyou qui vient siffler la bonne, ragea-t-elle. Nous aurons de la chance si elle ne court pas le rejoindre avant la fin du repas. Hier soir, je les ai vus ensemble de la fenêtre de ma chambre. Ils se promenaient sur la route en plein clair de lune, sans se gêner, et cette petite saleté se laissait embrasser sur la bouche.

— Nous n’avons pas de bordel au village, fit observer M. Lepage. Les jeunes gens se rabattent sur la poésie du clair de lune sans comprendre qu’elle est de qualité inférieure.

La conversation s’arrêta un moment sur la politique et M. Lepage en fit presque tous les frais, car je me gardais de rien dire de compromettant, sachant bien qu’il est devenu moins dangereux d’assommer une rentière que d’exprimer une opinion. Mon hôte en avait principalement aux communistes dont il exprimait le comportement avec un parti pris certain qui n’excluait pourtant pas le bon sens, ni même la clairvoyance. Il me sembla que MeIle Anaïs ne l’approuvait pas, mais son attitude restait ambiguë, comme si elle-même n’eût pas été très sûre de ses sentiments ou de ses raisons. Il lui arrivait d’émettre des gloussements, des onomatopées, parfois aussi des réflexions dont le sens m’échappait parce qu’elles ne sortaient pas des limbes de l’intelligible. Tout à coup, son visage s’éclaira.

— Ce matin, dit-elle, dans le métro, j’étais assise en face de deux uniformes soviétiques. Des officiers, il m’a semblé. Formidables ! Si typiquement russes, vous savez. Et des yeux si bleus. Si bleus !

M. Lepage m’adressa un sourire discret. Il voulait, je crois, attirer ainsi mon attention sur le fait que les opinions politiques de Melle Anaïs commençaient à s’affirmer, ou plutôt à sortir du vague, du moment où elles trouvaient un support esthétique et une matière à frisson.

— L’amoureux de la bonne a aussi les yeux bleus, fit-il observer.

— Vous n’allez tout de même pas comparer l’amoureux de la bonne à des Russes ! s’indigna Melle Anaïs. Ces deux hommes avaient quelque chose d’extraordinaire. Ils étaient assis très simplement. Comme tout le monde, en somme. Ils regardaient devant eux, très loin, à l’infini. Je voyais passer toute la Russie dans le regard de leurs yeux bleus : l’immensité des steppes, les grands fleuves paisibles, les coupoles et toute l’inquiétude et le mystère de l’âme russe. Et cette puissance de rêve m’arrachait à moi-même, me transportait dans je ne sais quoi de doux et de diffus. Comme impression, c’était inouï. Il n’y a vraiment que les Russes pour créer cette ambiance de nostalgie, cette poésie de l’infini.

— Je vous crois sur parole, dit M. Lepage. Au fait, comment sont-ils habillés, ces militaires soviétiques ?

— Les deux miens avaient de grands imperméables couleur tabac et des casquettes jaunes avec écussons.

— C’est bien ce que je pensais. Vos deux Russes aux yeux bleus étaient des militaires anglais. Mais puisque vous me dites qu’il y avait dans leurs regards des steppes, des coupoles et des bateliers de la Volga, nous admettrons qu’ils étaient d’origine russe et nous n’en parlerons plus.

Le ton de M. Lepage était sec. Melle Anaïs aurait voulu pouvoir le gifler. Elle me prit à témoin.

— L’idée qu’il puisse y avoir deux militaires soviétiques à Paris le met hors de lui, tellement il a peur de la révolution.

— C’est vrai, j’en ai très peur et je crois avoir des raisons de la craindre. J’admire d’ailleurs votre inconscience.

— Vous voulez dire mon sang-froid. Ce que vous m’enviez, en réalité, c’est d’avoir su m’élever à une vue désintéressée, objective, de ce grand mouvement de fond qui doit balayer un jour tout un petit monde bourgeois comique et pitoyable. Cet énorme piétinement de masses qui s’ébranlent, je le vois venir, mon Dieu, avec assez de sympathie, et je ne vous cacherai même pas que j’y découvre une certaine grandeur, une certaine beauté. Je vous étonne, n’est-ce pas ?

M. Lepage fit signe que non, mais Melle Anaïs n’en tint aucun compte.

— Si votre imagination de bourgeois confiné dans des calculs d’intérêts n’était pas atrophiée, vous sentiriez comme moi la grandeur épique du bouleversement qui se prépare. Voyons, mais c’est formidable ! Le déferlement des masses galvanisées, la ruée des faubourgs sur les quartiers cossus, les violences, l’assouvissement, le sang des riches, les bourgeois qu’on égorge, les cadavres piétinés, quelle gueule ça aura ! Et la poésie de toute cette populace avide de vengeance, vautrée dans un triomphe bestial, saoulée de sang et de gueulements. Mais c’est fantastique ! Ah ! tant pis pour qui n’est pas de son époque. Moi, j’en suis. Je serai certainement pillée, violée, éventrée, égorgée, mais j’aurai été dans le bain, je sombrerai dans la poésie barbare d’un orage de sang et de colère.

— Ma pauvre amie, vous vous montez la tête. Votre révolution est d’un modèle périmé. En ce qui vous concerne, je doute que la réalité se conforme à cette image d’Épinal. Puisque vous semblez y tenir, je veux bien que vous soyez violée, mais pourquoi égorgée ? Je vous vois devenir, avec plus de vraisemblance, bonne à tout faire dans un asile de vieillards ou dans un réfectoire d’usine, ce qui ne manquera peut-être pas de poésie non plus. Qu’en pensez-vous ?

De colère, Melle Anaïs rougit jusqu’à l’échancrure du corsage. On voyait bien qu’elle aimait mieux être égorgée que bonne à tout faire. M. Lepage ajouta en s’adressant à moi :

— En tout cas, les propos de Melle Anaïs illustrent parfaitement ce que nous disions tantôt.

Dans la bourgeoisie, le point de vue esthétique prime tous les autres et en face du péril révolutionnaire, le sentiment poétique parle plus haut que l’instinct de conservation. Si au moins ce sentiment poétique était de qualité, on en pourrait tirer quelque consolation, mais vous avez pu en juger par vous-même, il est d’une extraordinaire niaiserie.

— Mais non, protestai-je, mais non.

— Mais si. Vous pensez peut-être que chez Melle Anaïs ce sentiment poétique n’est qu’une fleur artificielle qu’elle rangera un jour dans la naphtaline. Détrompez-vous, il ne s’agit pas d’un snobisme, mais d’une dégénérescence du goût, de l’intelligence, et si la mode littéraire changeait tout à coup pour être à l’opposé de ce qu’elle est aujourd’hui, la sensibilité de notre chère amie et de tous ses pareils demeurerait fidèle aux bougnats syphilitiques, aux tornades révolutionnaires, aux maisons de tolérance, à tout ce qui est agressivement laid, malpropre, grossier, comme aussi à l’informe, à l’hermétique, à l’insignifiance drapée, au brimborion ésotérique, etc…, sans compter, bien entendu, les sottises des premiers âges du romantisme, toujours vivaces, et dont les autres ne sont en somme que la postérité. Autant dire, n’est-ce pas, qu’une autre orientation de la mode littéraire ne peut pas prévaloir tant que l’intelligence cossue restera en place. Je ne sais pas combien de temps cela durera, mais ce qui paraît dès maintenant probable, c’est que la littérature sera le suaire de la bourgeoisie.

M. Lepage se vengeait ainsi des propos tenus par Melle Anaïs et très injustement puisque c’était lui qui, à plusieurs reprises, les avait provoqués pour m’en donner le spectacle. Il parlait d’elle comme si nous avions prémédité d’en faire un sujet d’expérience et je prévoyais qu’elle ne me le pardonnerait pas. Une dispute violente éclata entre mes deux hôtes et aux reproches qu’ils échangèrent, je compris qu’ils se querellaient ainsi très habituellement. Et peut-être que les dissertations de M. Lepage sur le confort intellectuel et le virus littéraire de la bourgeoisie étaient une somme de ses griefs personnels, un réquisitoire contre Melle Anaïs. Lorsqu’elle quitta la salle à manger, jetant sa serviette sur la table et claquant la porte, son dernier regard fut pour moi. J’y lus ma condamnation.

— Elle est extrêmement susceptible, dit M. Lepage, mais je n’y peux rien.

— Vous ne pouviez qu’en tenir compte. Justement, il semble que vous n’étiez pas fâché de me proposer, pour mon édification, un vivant manuel de la sensibilité bourgeoise. Mais ce qui me navre, c’est que vous m’avez brouillé avec Melle Anaïs.

— Ne craignez rien, j’arrangerai les choses. Je lui dirai que vous êtes pédéraste ou que vous avez commis un crime crapuleux. Elle grillera d’envie de vous revoir. Votre personne aura revêtu à ses yeux un intérêt poétique qui lui fera oublier la blessure de son amour-propre. Dieu merci, chez nos élites bourgeoises, la sensibilité, le goût, l’esthétique ne sont pas à la merci d’un mouvement d’orgueil. Rien ne saurait les atteindre, les faire dévier sur la pente où ils sont engagés. Loin d’y changer quelque chose, les événements de ces cinq dernières années semblent bien n’avoir eu d’autre effet que d’en accentuer les bizarreries. La guerre, la défaite, l’occupation, la guerre civile, les contacts avec les Allemands, les Américains, les Anglais, n’auront eu, de ce point de vue, aucune influence. Nous restons des romantiques.

XII

Un soir, le patron de l’hôtel où j’avais élu domicile vint me trouver dans ma chambre. L’air embarrassé, il s’excusa de devoir me faire une communication désagréable, et comme je le pressais de parler sans ambages, il me déclara que les autres clients de l’hôtel se plaignaient aigrement de ma présence parmi eux. Ils trouvaient que j’avais une tête de collaborateur. Le patron eut la courtoisie de m’affirmer qu’il était d’un autre avis et qu’il lui semblait même reconnaître dans mon port de tête comme dans ma façon de jouer au jacquet un je ne sais quoi de résistant, mais qu’il n’en était pas moins obligé de tenir compte des nécessités du commerce. Je n’avais plus qu’à décamper. Le lendemain, ayant fait mon paquet, j’allai faire mes adieux à M. Lepage.

— C’est pourtant vrai, dit-il en éclatant de rire, que vous avez une tête de collaborateur. Au moins, tâchez d’être prudent. Une tête comme ça peut vous mener très loin. En tout cas, je suis bien fâché de ce qui vous arrive. C’en est fini de nos bonnes causeries et j’avais encore beaucoup à vous dire. Jusqu’à présent, nous sommes restés sur le terrain des généralités. J’aurais aimé les soutenir de considérations sur quelques auteurs célèbres, poètes et prosateurs, vivants ou défunts. Tant pis, n’y pensons plus. Mais quand vous aurez oublié ce que je vous ai dit des tristesses de notre siècle, souvenez-vous encore du confort intellectuel. C’est une notion simple que chacun peut trouver au fond de soi-même et qu’il n’est pas difficile de faire entrer dans les têtes. Si vous vous employez de bon cœur à la répandre et à démontrer son utilité, vous aurez bien mérité de la bourgeoisie. Écrivez des articles, des études, faites des tournées de conférences, formez des disciples, montrez-vous agressif si vous pouvez, n’oubliez jamais d’être doctoral et soyez un jour le pape du confort intellectuel !

— Vous me proposez une flatteuse carrière, monsieur Lepage, mais je crains bien qu’elle me soit interdite. Les littérateurs, il faut s’y résigner, ne sont pas faits pour dire la vérité, surtout si elle est ennuyeuse, je veux dire par là contrariante. Ils ont un tout autre rôle, hautement honorable d’ailleurs, qui consiste à refléter leur époque, à en faire du frisson, que ce soit en prose ou en vers et à offrir généreusement ce qui est le plus demandé. Chacun d’eux doit s’efforcer d’être plus original que ses confrères, c’est-à-dire de se conformer aux usages du moment et de proposer la marchandise en vogue sous l’aspect le plus surprenant. Si, comme vous l’affirmez, nous sommes en plein romantisme, le plus grand poète, le plus grand romancier seront ceux qui se tiendront à la pointe du romantisme et s’y distingueront par une singularité tout extérieure. Notre littérature obéit, en quoi elle est bien de son siècle, aux lois de la publicité. Il s’agit pour elle de frapper l’attention par une présentation violente ou étrange et d’imposer ainsi au public, même s’il en est rassasié, un produit sur la nature duquel il n’a depuis longtemps plus rien à apprendre. S’il n’en était pas ainsi, comment pourrait-elle subsister concurremment à la radio, à la presse, au cinéma ? J’espère maintenant vous avoir fait comprendre pourquoi je me sens si peu d’entrain à entreprendre une tournée de conférences sur le confort intellectuel. Quand même vous m’auriez démontré de façon irréfutable l’absurdité et la stérilité de notre haute mode littéraire, je vous répondrais encore qu’étant écrivain et pour cette simple raison, je n’y peux rien. Me voyez-vous écrivant et proclamant à tous les échos que Baudelaire est un de nos plus médiocres poètes ? Que Valéry est un ultra-romantique et que les surréalistes sont les émules dégénérés de Victor Hugo et d’Alfred de Musset ? Vous en avez de bonnes, vous. Il y aurait de quoi me perdre, me fermer à jamais les portes de l’Académie, me faire chasser des salons où l’on pense. A supposer même que je me fasse le champion du confort intellectuel en me tenant strictement à des généralités et en évitant toute allusion aux dieux de la poésie moderne, il est trop facile d’imaginer dans quel pétrin je me mettrais.

— Vous avez plus d’imagination que moi. Je ne vois vraiment pas…

— Comment ! Vous qui vous êtes montré si disert sur la sensibilité révolutionnaire de nos élites, vous ne voyez pas ce qu’il y aurait de fâcheux pour moi à prôner le confort intellectuel ? Vous ne comprenez pas que les gens de goût et les critiques me tiendraient pour une bête, un lourdaud, un courtaud, et, ce qui est bien pire que tout, un esprit réactionnaire, rétrograde, fermé à toute notion de refus, de révolte, à toutes les sublimités révolutionnaires ? C’est bien simple, ils diraient que je suis un bourgeois. Et au fond, ils auraient raison. De lui-même, le mot confort est très bourgeois, mais que dire de votre notion de confort intellectuel ? À vue de nez, elle paraît déjà des plus réactionnaires et pour peu qu’on l’approfondisse, on y voit une espèce d’autodafé que nos réactionnaires d’il y a un siècle n’auraient seulement pas osé prononcer.

— Quelle erreur ! protesta M. Lepage. À moins que vous ne teniez pour réactionnaire tout ce qui s’oppose aux dérèglements de l’esprit et de la sensibilité, je ne vois pas que vous soyez fondé à qualifier de la sorte le confort intellectuel dont la notion, valable pour tous les temps, pour toutes les latitudes, pour tous les compartiments de la société, est en somme universelle quoique inconnue. Mais l’avez-vous bien présente à l’esprit ? Depuis notre rencontre, je vous ai fait tant de discours que le principal s’y est peut-être noyé. Donc, nous appelons confort intellectuel l’ensemble des commodités qui, assurant le bien-être de l’esprit, sa vigueur et le sain exercice de ses fonctions, le préservent des altérations flatteuses du vocabulaire et des séductions énervantes, trompeuses, empoisonnées, de certaines lectures, de certains entraînements de la sensibilité ambiante.

— Hélas ! Voilà bien le danger des définitions. La vôtre qui, soit dit en passant, fleure un peu la sacristie, prête à bien des interprétations différentes dont certaines s’opposeraient sans doute radicalement. Vous parlez des fonctions de l’esprit comme si chacun savait sûrement de quoi il retourne. C’est tout simplement de la philosophie. Et je ne crois pas qu’il y ait non plus beaucoup de gens qui s’accordent sur les lectures à proscrire.

— Vous ne m’avez pas laissé finir. En ces matières, je me méfie autant que vous des définitions. La mienne n’était encore qu’une esquisse et je voulais la préciser en la faisant suivre de ma comparaison sur les champignons. Du reste, il n’importe pas tant d’être exact. Le confort intellectuel n’est pas une recette d’infaillibilité, mais d’abord une hygiène élémentaire et ensuite, cela va de soi, un moyen de perfectionnement. En outre, c’est un besoin qu’éprouvent tout naturellement les hommes d’entretenir en état de marche et de propreté un outil dont ils se servent sans cesse. Ceux mêmes qui n’en ont plus qu’une conscience très vague n’entendront pas parler du confort intellectuel sans en être touchés. Sans doute la chose ne sera-t-elle pas entendue par tous de la même façon. Il est évident que pour des bourgeois réactionnaires, pour des fascistes, des communistes, des jésuites, le confort intellectuel doit s’accompagner d’une discipline plus serrée, plus restrictive, que pour des radicaux ou des sociaux-démocrates. Mais qu’importe ? L’essentiel n’est-il pas cette robuste méfiance de l’esprit sans laquelle il n’est pas de bon sens, pas de manière de vivre raisonnable et conséquente ?

— Vous aurez beau dire, vous n’empêcherez pas que l’idée de confort intellectuel aussi bien que matériel, impose fâcheusement celles d’argent, de puissance, d’oppression, d’abus, de classe dirigeante. Cela suffit à la condamner.

— Singulier raisonnement, répliqua M. Lepage. Il se peut que le confort passe pour un privilège de la bourgeoisie. Et après ? Il n’y a là rien qui le condamne. Il me semble que si je me présentais à la députation dans un quartier ouvrier, mon premier soin serait de promettre aux citoyens le confort matériel. Je ne crois pas que les candidats en usent jamais autrement. Et si, après avoir promis à mes futurs électeurs le confort matériel, je leur promettais le confort intellectuel, ils n’auraient pas lieu d’être froissés ni mécontents, au contraire. En fait, je n’irai jamais solliciter les suffrages de la classe ouvrière. Elle m’inspire bien sûr des sentiments chrétiens, mais assez proches de l’indifférence. Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque c’est la vérité ? Mais vous, en tant qu’écrivain et parce qu’il vous faut bien plaire aux femmes du monde et à la jeunesse dorée, vous êtes professionnellement révolutionnaire et, loin de vous laisser indifférent, le sort des masses laborieuses vous tient très à cœur. Dans le regard de vos yeux humides d’enthousiasme, je lis votre désir ardent de vous consacrer à leur libération. Vous caressez le rêve généreux d’assurer au peuple, par la magie de votre plume et par votre éloquence (vos confrères en crèveraient de jalousie), la facilité matérielle et ce fameux confort intellectuel dont vous lui aurez, le premier, révélé le bienfait. Ma foi, c’est une belle entreprise. Allez-y, foncez droit au but et proclamez le règne du confort intellectuel. La tâche sera rude, mais finalement, quel triomphe ! Vous aurez à votre botte toute la haute mode littéraire. Nos jolies femmes et nos adolescents précieux vous feront cortège et vous dorloteront. Ah ! mon bon ami, comme je vous envie et comme je voudrais être à votre place. Ah ! pourquoi n’ai-je pas votre immense, incisif, persuasif, généreux et coloré talent !

— Vous voulez me tenter, Monsieur Lepage, et vous vous y prenez mal. Si par miracle je pouvais, à coups de porte-plume, libérer les masses laborieuses et leur faire octroyer toutes espèces de conforts, mes confrères ne seraient pas du tout à ma dévotion. Ils seraient furieux contre moi, ils me traiteraient avec beaucoup de mépris et m’accuseraient d’avoir embourgeoisé le peuple. En somme, ils auraient raison. Nous autres écrivains, voyez-vous, l’injustice sociale, la misère, l’humiliation des pauvres gens, les taudis, le travail triste et autres calamités constituent notre matière première. Le lyrisme de Melle Anaïs aurait dû vous instruire là-dessus. Ce à quoi nous nous efforçons de tout notre cœur, ce n’est pas de préparer le grand jour où toutes les faims du pauvre se trouveront apaisées, mais d’entretenir dans les esprits le trouble et l’obscurité qui nous permettent d’être des révolutionnaires en esprit et en esprit seulement. Nous ne sommes pas si bêtes que vous croyez. Ce que vous appelez romantisme et à quoi nous nous gardons de donner un nom, nous connaissons à merveille les différentes manières de le cuisiner et de s’en servir. Il y a même des écrivains communistes qui le savent aussi bien que nous.

— Ne médisez pas de vos confrères communistes. Ils ont un rôle difficile et ingrat. Comme ils ne trouvent aucune audience dans la classe ouvrière, force leur est d’écrire pour la bourgeoisie et, pour cette raison, ils n’arrivent pas à se détacher de nos niaiseries romantiques, ce qui les fait plutôt mal voir dans le parti communiste. Pourtant, ils ont bien des excuses. La décadence du goût et les dépravations de la sensibilité poétique, chez la bourgeoisie, constituent sans doute l’atout le plus important des communistes français. Leurs écrivains ne sauraient donc mieux travailler pour la cause qu’en se laissant aller aux pires excès de romantisme, ce qu’ils se gardent bien de faire, ayant une fois pour toutes, semble-t-il, opté pour une espèce de juste milieu, un romantisme assagi et gentiment assaisonné de tirades à soubassements dialectiques. N’empêche que quelques-uns d’entre eux, à vrai dire assez éloignés des petits jeux littéraires, possèdent un sens très sûr du confort intellectuel. Ils savent qu’il y a des choses bonnes à dire et à écrire et d’autres mauvaises. Ils savent aussi qu’il y a une bonne et une mauvaise façon de les dire. Allez, ils ne sont pas si bêtes de croire qu’un livre est bon parce qu’il est original et ils ont compris qu’un écrivain a des responsabilités. Entre nous, car c’est une chose que je ne dirais pas à tout le monde, je crains bien qu’il faille attendre l’avènement du communisme pour voir rétablir en France le confort intellectuel. Ce jour-là (puisse-t-il ne venir jamais, mon Dieu), ce jour-là, je n’en mènerai pas large, mais j’aurai du moins la joie de voir crever le romantisme. Et les écrivains qui l’auront nourri et entretenu, je ne crois pas qu’ils soient non plus très à l’aise. Tant pis pour eux, tant pis pour vous qui aurez laissé aux communistes le monopole du confort intellectuel.

— Vous essayez de m’inquiéter avec le couplet communiste, mais c’est encore en vain. Il faut croire que je suis, moi aussi, assez imprégné de romantisme pour n’avoir du péril révolutionnaire qu’une conscience poétique. De même que Melle Anaïs, je trouve que la prise du pouvoir par les masses est une chose formidable, magnifique, fantastique. Je ne veux rien savoir de plus. Après tout, cette conscience toute poétique de l’univers, et qui fait si bien oublier l’avenir et l’angoisse du présent, est une trouvaille qui en vaut bien d’autres. Pourquoi diable vouloir que les gens soient lucides ? Pour qu’ils courent se jeter dans la Seine ? Comme tous mes confrères, communistes compris, j’écris pour une bourgeoisie condamnée, je contribue de mon mieux à lui fournir sa dose de morphine quotidienne, à lui éviter les affres de l’agonie, et j’en suis heureux et fier. Vous penserez sans doute que l’état actuel de la littérature n’est pas très satisfaisant pour un écrivain.

— Pour un écrivain consciencieux, non. Il me semble que si j’étais du bâtiment, je n’accepterais pas de saloper un travail pour me conformer aux exigences de la haute mode littéraire. On ne me ferait pas dire une chose pour une autre sous prétexte que l’effet ainsi obtenu serait plus saisissant. Je casserais les vitres, moi, Monsieur !

— Casser les vitres, c’est en effet le seul moyen qui s’offre aujourd’hui de faire entendre la voix du bon sens et de restaurer le confort intellectuel. Mais je me demande s’il est vraiment utile aux lettres de faire entendre la voix du bon sens. Je vous parle ici en écrivain, en homme de métier. Peut-être vous a-t-il été donné de l’observer vous-même, chaque fois que le bon sens tente de faire valoir ses droits en littérature, ou bien c’est par la voix des imbéciles, des médiocres, des ignorants, ou bien ce sont eux qui en tirent profit et de toutes façons, la littérature n’y gagne rien. Il est même troublant de penser que le bon sens en cette matière rallie si aisément les suffrages de tout ce que la république des lettres compte d’ânes bâtés, d’impuissants et de jocrisses. C’est un phénomène qui mérite d’être médité. Quand vous y aurez soigneusement réfléchi, vous vous demanderez peut-être si le romantisme d’un homme intelligent et sensible n’est pas préférable au bon sens d’un confortable et prudhommesque imbécile et si la bourgeoisie aurait tellement a gagner en échangeant son cheval borgne, mais tout de même assez fringant contre une vieille carne aveugle.

— Je n’ai pas besoin de réfléchir, ma réponse est prête. Que la littérature ait intérêt à rester dans les voies du romantisme, je ne le pense pas, mais c’est une question secondaire. Toutefois, ce dont je suis sûr, c’est que je préfère de beaucoup Casimir Delavigne à Baudelaire. Notez, s’il vous plaît, qu’il s’agit là d’un choix littéraire et non pas du tout de l’opinion d’un bourgeois ulcéré. Quant à votre comparaison du fringant cheval borgne, vous vous êtes mis le doigt dans l’œil. C’est justement cette fringante monture qui est aveugle et je pense que la bourgeoisie aurait tout intérêt à l’échanger contre la vieille carne qui n’est peut-être pas d’un aspect très reluisant, mais qui a du moins deux bons yeux et ne risque pas de prendre un bec de gaz pour un batracien surréaliste ou pour la Beauté. Donc, pas d’hésitation. Quel que soit le point de vue, je préfère aux divagations distinguées une littérature de bon sens, même plate, même insipide.

— Mais, mon cher monsieur Lepage, cette littérature-là, vous l’avez, car elle existe bel et bien. Vous feignez de croire qu’il n’est de littérature que celle que vous qualifiez de romantique. Vous ignorez volontairement tout un secteur de la production, de beaucoup le plus important. Nous avons encore, Dieu merci, des myriades de poètes qui écrivent en alexandrins en observant les règles de la ponctuation. Nous avons des romanciers populaires dont les œuvres ne témoignent d’aucune méfiance à l’égard des bons sentiments et vous n’êtes pas sans avoir pratiqué, dans votre jeunesse, certaine littérature de patronage qui a laissé une postérité vigoureuse. Même parmi les auteurs auxquels la critique veut bien s’intéresser, il en est bon nombre qui me semblent tout à fait rassurants pour le confort intellectuel de leurs lecteurs.

— Ne croyez pas que ces auteurs aient échappé à la peste romantique. Sans doute le mal n’est-il pas très profond chez eux, et je leur en sais gré. Malheureusement, ils ne sont pas le sel de la littérature. Sans vouloir nier qu’ils aient une influence sur le public, on peut bien dire qu’ils n’apportent aucune impulsion à la vie intellectuelle de l’époque et qu’ils ne risquent d’altérer ni des modes d’expression, ni des façons de comprendre et de sentir.

— Nous n’en savons rien. Nous avons tendance à nous figurer que les élucubrations d’une cinquantaine d’écrivains, qui s’adressent à un cercle restreint, sont de la plus haute importance pour la vie de la nation. Nous croyons dur comme fer que le monde des lettres doit être hiérarchisé comme un corps d’armée et nous distribuons les galons et les insignes sans nous demander s’ils confèrent à ceux qui les reçoivent une autorité réelle. Nous avons coutume de dire avec les critiques que Gide ou Claudel ou Breton ou Isou ont une influence considérable sur leur temps. Mais encore ? Savons-nous si tel feuilleton qui a paru dans un millier de feuilles paroissiales n’aura pas eu, absolument parlant, beaucoup plus d’importance que les Faux Monnayeurs et tel roman populaire, inconnu de la critique, une résonance incomparablement plus large et plus profonde que Nadja ? Il y a en France des millions de paysans qui en sont restés à La Fontaine, des millions d’ouvriers qui ne lisent que leur journal, des centaines de milliers de catholiques fervents dont les lectures sont filtrées par l’Église. Le reste, pour les quatre cinquièmes, lit des revues de cinéma, des magazines sportifs, des romans populaires ou policiers. Là-dessus, si vous pouvez, faites-vous une idée de ce qu’on est convenu d’appeler la littérature. Pour ma part, je ne serais pas étonné si une enquête consciencieuse démontrait la médiocrité de son importance.

— Voilà qui vient justement à l’appui de mes dires, triompha M. Lepage. Au temps des Voltaire et des Rousseau, on n’hésitait pas quant à l’importance des œuvres et des auteurs. Aujourd’hui, notre perplexité est bien la preuve d’une dégénérescence de notre littérature.

— C’est trop vite dit. Le fait qu’une œuvre d’art n’ait pas autant d’emprise sur ses contemporains qu’en peut avoir une ânerie ne prouve rien du tout. L’œuvre d’art est d’abord quelque chose en soi.

— Point de vue d’écrivain. Le mien est celui du consommateur. Sur la recommandation de la critique, j’achète des livres pour les lire. Ce n’est pas que j’y prenne plaisir, puisque, comme je vous l’ai dit, je les trouve d’une qualité détestable, mais je crois devoir les lire afin de mieux connaître le cerveau et les nerfs de mon pays. Or, vous m’affirmez, vous écrivain, que cette littérature de choix a une importance conventionnelle et beaucoup moindre que celle des littératures de grosse consommation. S’il en est ainsi, je me demande pourquoi je continuerais à dépenser mon bel argent et à m’abreuver de sornettes qui n’ont même plus, depuis beau temps, le mérite de la nouveauté.

— Il reste que ces sornettes, puisqu’il vous plaît de les appeler ainsi, sont un des luxes de la bourgeoisie et qu’en les lisant, vous prenez le pouls et la température des élites dorées au sort desquelles le vôtre se trouve lié. Quand vous lisez un poète maudit pour milliardaires ou un romancier abscons-érotique pour femmes du monde, vous vous penchez sur votre avenir et en même temps sur celui de la bourgeoisie cossue, lequel n’est peut-être pas aussi sombre que vous le prétendez.

— Pour mon avenir, il est au cimetière, et je ne vois rien à en dire de plus. Mais vos considérations sur la littérature extra-littéraire m’ouvrent des horizons quant à l’avenir de la riche bourgeoisie. Je vois monter une race de marmiteux issue du marché noir et évidemment appelée à remplacer ou à épauler nos élites vacillantes. Tous ces marchands de cochons, ces cordonniers spéculateurs, ces anciens concierges archi-millionnaires et ces bougnats richissimes, possèdent entre autres trésors un confort intellectuel des plus rudimentaires, mais que le poison romantique n’a pas encore altéré. Le jour où cette robuste canaille viendra à cousiner avec les magnats fatigués de l’industrie, de la banque et du commerce, devrons-nous nous résigner à entendre l’élite du marché noir, anciens bougnats et anciens bouseux, parler eux aussi chiffons littéraires et poésie formidable ? Non, nous ne le supporterons pas. Puisqu’il est impossible de guérir la bourgeoisie en place, préservons au moins celle qui vient et prévoyons pour elle une littérature qui sauvegarde son confort intellectuel. Il me semble que le roman policier, traité avec rigueur, écrit dans une langue simple, exacte, sans vaines recherches de forme, conviendrait parfaitement. Pas de ces policiers chargés de brumes, à la Simenon, ni de ces américains où l’on prétend éclairer au néon l’animalité des personnages. Mais une intrigue policière solide aux engrenages impeccables et dont le déroulement soit contenu tout entier dans l’énoncé du problème. Ce qu’il nous faut, c’est un cartésianisme pour marchands de cochons. Nous le tenons, grâce à vous qui m’avez ouvert les yeux sur l’importance comparée des divers secteurs de la littérature. À présent, il ne vous reste plus qu’à vous mettre au travail.

— Me mettre au travail ?

— Eh ! bien oui, vous mettre à écrire des romans policiers. Vous rachèterez ainsi vos erreurs passées en vous rendant utile à la société et, avec de l’application, vous deviendrez peut-être un écrivain confortable.

— Ne comptez pas sur moi, dis-je sèchement. J’ai autre chose à faire que des romans policiers.

Je me frappai le bas du ventre comme c’est l’usage à présent chez les écrivains qui se flattent d’avoir un fort tempérament artistique.

— J’ai quelque chose là, ajoutai-je.

— Il vaudrait mieux pour vous et vos pareils d’avoir quelque chose dans la tête, répliqua M. Lepage. Mais, sans le savoir, vous avez très bien montré le chemin parcouru par le romantisme en cent cinquante ans. Au début du siècle passé, les romantiques se frappaient le cœur où ils voyaient le siège du génie. Maintenant, ils se frappent les parties. On se demande jusqu’où et à quelle bassesse descendra le génie.

Il n’en dit pas plus et je dus prendre congé. Le geste de me frapper le bas-ventre, geste hautement significatif qui me vaut ordinairement tant d’estime chez la comtesse Piédange et dans beaucoup d’autres bonnes maisons, avait choqué ce bourgeois cul et poussiéreux.


  1. Scène nullement inventée, qui m’a été rapportée par un témoin digne de foi. (Note de l’auteur.)

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